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Un devoir de vérité


 

La libre expression et la critique sont des droits fondamentaux de tout être humain et, a fortiori, de tout journaliste. Toutefois, un journaliste a aussi des devoirs. À commencer par celui de ne pas dénaturer les faits et de ne pas omettre des informations essentielles à la compréhension du thème traité ; car tout journaliste a le pouvoir de faire prendre conscience de la réalité de tel ou tel conflit ou le pouvoir de le dénaturer. Et le public a droit à la vérité des faits.

 

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Éclairer honnêtement le public n’est manifestement pas l’objectif premier d’un article intitulé «  Fribourg équipe Gaza sans le savoir  », paru dans les quotidiens suisses La Liberté du 21 octobre 2009 et Le Courrier du 22 octobre [1].


L’auteur de cet article, M. Sid Ahmed Hammouche, s’étonne que du matériel médical, normalement mis au rebut par l’Hôpital de Fribourg, ait été collecté par l’association « Droit pour tous » et envoyé à l’Hôpital Al-Shifa à Gaza.


Le journaliste interpelle le Directeur de l’Hôpital en question et laisse entendre qu’une telle aide serait inappropriée car elle contreviendrait au blocus contre le Hamas : « Sait-il tout de même – demande-t-il - que Gaza est sous embargo de la communauté internationale, que l’armée israélienne ne laisse rien passer dans la région ? Plus grave encore, est-il au courant que les islamistes du Hamas sont boycottés par la planète entière, ou presque ? Sait-il tout simplement qu’il est politiquement explosif, si les Israéliens saisissent du matériel médical fribourgeois à Gaza ? ».


Et le journaliste d’affirmer que « cette aide humanitaire sert les intérêts du Hamas, en guerre ouverte avec l’Autorité palestinienne. En contrôlant l’aide étrangère en provenance d’Egypte, le mouvement extrémiste peut récupérer l’initiative idéologiquement parlant. Et surtout veut doubler sur le plan humanitaire l’ONU, qui est la seule organisation censée coordonner les envois dans la bande toujours sous blocus israélien ».


Mais surtout, il insinue que l’association « Droit pour tous », et son responsable Anouar Gharbi, aurait trompé le Directeur de l’hôpital en entretenant « un flou » sur la destination du matériel récupéré, et aurait ainsi « roulé dans la farine l’hôpital de la ville de Fribourg ».


« Quand des journalistes arabes disent la même chose que l’occupant israélien, cela est choquant. Ce journaliste a-t-il vécu à Gaza ? D’abord, avant de parler de nous sans rien connaître, il faudrait qu’il vienne ici voir la situation de ses propres yeux, qu’il voie la réalité et après qu’il juge » s’indigne Omar, un Palestinien de Gaza City, après la lecture de cet article [2].


« Qui est ce journaliste ? - poursuit Omar remonté. Un Palestinien ? Un Arabe ? Quelle cause sert-il avec ce genre d’affirmations qui ne reflètent pas notre réalité ? Quel État, quel service étranger sert-il ? Les gens qui font confiance au Hamas sont très nombreux à Gaza. Hamas ou pas Hamas, nous sommes un seul peuple, nous sommes tous assiégés, privés de liberté. Nous sommes tous menacés d’être tués par un missile à tout moment, tous affaiblis par le blocus. J’ai des voisins qui occupent des positions de responsabilité dans le gouvernement du Hamas qui sont encore plus misérables que ma famille. Ici c’est catastrophique. Nous nous levons chaque jour en pensant que nous ne sommes plus des gens normaux, que nous ne sommes plus des humains. Nous souffrons, nous sommes malades et nous n’avons pas de quoi nous soigner correctement. Nous regardons nos enfants malingres et nous souffrons à en étouffer car nous avons une responsabilité à leur égard et, n’ayant pas de travail, nous n’avons pas assez de nourriture ».


La teneur de l’article de Sid Ahmed Hammouche a également suscité de vives réactions auprès des lecteurs suisses qui connaissent bien la réalité racontée ici par Omar. Ils ont trouvé inacceptable que le journaliste ait totalement renversé la donne ; car il ressort de son propos que ce n’est pas l’occupant israélien qui a jeté le peuple de Gaza dans l’horreur, mais le Hamas !


« Pourquoi serait-il interdit d’aller à Gaza pour apporter une aide à une population qu’Israël cherche à anéantir ? » interroge une lectrice de Neuchâtel qui nous dit avoir protesté auprès du journal qui a diffusé cet article pour le moins choquant.


Ainsi, au lieu de parler de la souffrance des gens laissés à l’abandon au milieu des ruines depuis que l’armée israélienne a tout dévasté en janvier [3], de la situation de pénurie catastrophique qui les frappe, et au lieu de désigner nommément Israël comme le responsable de cette catastrophe, ce journaliste - partant de l’a priori qu’aider Gaza ce serait aider le Hamas - a orienté sa critique sur les personnes qui se mobilisent face à une tâche immense avec des moyens dérisoires pour tenter de rompre quelque peu un embargo inhumain, et témoigner tout simplement leur solidarité humaine.


Le journaliste s’efforce de présenter le Hamas comme un mouvement infréquentable qu’il est normal de boycotter, comme le veut Israël et ses alliés. Il devrait pourtant savoir que la Suisse, pays où il réside, s’est refusée à considérer le Hamas comme un mouvement « terroriste ». Et a entretenu des contacts diplomatiques avec le gouvernement du Hamas.


Le journaliste n’a pas pris la peine de rappeler aux lecteurs qui ne connaissent pas les tenants et les aboutissants de la situation, que, si le Hamas est au pouvoir à Gaza, ce n’est pas par abus mais parce qu’il a gagné les premières élections démocratiques de la Palestine en 2006.


Et que, si le mouvement du Hamas est mis au ban des nations, et son peuple avec lui, ce n’est pas quelque chose qui est à l’honneur de l’humanité. Jamais encore dans l’histoire, le monde n’avait accepté que l’on prive un peuple de nourriture, d’eau, de son droit d’entrer et de sortir, comme cela se passe à Gaza. Israël et ses alliés ont imaginé qu’en l’affamant et en le privant de tout ils finiraient par le pousser à se rebeller contre les autorités du Hamas. Mais cela fait deux ans que ça dure et les gens résistent, ne se plient pas au chantage. Et c’est leur dignité.


Que ce journaliste soit hostile au Hamas, il en a parfaitement le droit. Mais il n’a pas le droit de manipuler les faits pour faire croire à ses lecteurs que les gens qui aident la population de Gaza – une population qui dépend de ce gouvernement légitimement élu qu’il semble abhorrer - font quelque chose d’illégal.


Il est inadmissible de faire apparaître les gens qui se dévouent pour aider les plus démunis comme étant en train de faire quelque chose de suspect, et de présenter la direction d’un hôpital qui se débarrasse d’un matériel médical usagé comme une direction irresponsable, qui se serait fait « rouler dans la farine », et qui aurait négligé le fait que « cette aide humanitaire sert les intérêts du Hamas… », en allant à Gaza, un « territoire palestinien tenu d’une main de fer par le Hamas ».


« S’il y a quelqu’un qui « roule le monde dans la farine » et qui tient toute la Palestine, dont Gaza, d’une main de fer, c’est Israël. Et le Hamas, que peut-il faire avec du matériel médical et quelques chaises roulantes, sinon les laisser distribuer aux malades qui en ont besoin ? » s’indigne Omar. Il ne peut concevoir qu’un journaliste soit à ce point dépourvu de compassion, qu’au lieu de dénoncer la situation invivable imposée par Israël à la population de Gaza, il prend le parti de dénoncer toute la chaîne de solidarité qui se mobilise en sa faveur. Et qu’il puisse trouver normal qu’il faille maintenir Gaza sous embargo comme le veut « l’armée israélienne [qui] ne laisse rien passer dans la région ».


Alors que le facteur dominant à Gaza est la situation dramatique d’un peuple cadenassé dans ce que les gens normaux considèrent comme « la plus grande prison du monde », abandonné sans assistance au milieu des ruines laissées par la dernière guerre de destruction israélienne, ce journaliste s’en désintéresse complètement pour s’attacher à salir des braves gens qui souffrent de cette situation et cherchent à y porter remède. Peut-on appeler cela de l’information ?


Ce qui est fort troublant est que, au bout du compte, on comprend que toute l’argumentation du journaliste vise à montrer du doigt celui qu’il présente comme « l’activiste tunisien Anouar Gharbi », et à prétendre que le « flou a bénéficié à l’association pro-palestinienne » dont il est le président.


Il jette ainsi une suspicion de filouterie sur Anouar Gharbi, un ingénieur suisse d’origine tunisienne, dont les gens qui le connaissent louent la nature engagée et désintéressée [4].


Par les temps qui courent, le journaliste sait ce qu’il fait quand il véhicule l’idée que tel ou telle personne d’origine arabe ferait les intérêts d’un mouvement de résistance dont Israël, dans le cadre de la guerre « contre la terreur », a obtenu qu’il soit inscrit par l’Union européenne sur la liste « terroriste ». Il sait parfaitement que ce genre d’insinuations peut fragiliser la position d’une association qui vient en aide aux Palestiniens ainsi que celle de son président [5].


Nous avons rencontré de nombreux musulmans, qui suite à des fausses informations, ont vu leur vie basculer : quoique innocents ils ont été inscrits sur des listes noires, leurs vies ont été totalement détruites, et il leur a fallu des années pour en sortir [6].


Anouar Gharbi, que nous avons eu la curiosité de rencontrer, est un homme franc, ouvert et sensible. Ayant acquis la nationalité suisse, il est un très bel exemple d’immigré qui participe à la vie politique et sociale de son pays d’adoption. Son épouse est traductrice à l’ONU. Musulman pratiquant, père de quatre enfants, il est fier d’être Suisse, reconnaissant d’avoir été si bien accueilli dans ce pays, alors qu’il ne peut retourner dans son pays d’origine aussi longtemps que durera la dictature de Ben Ali.


La misère et la souffrance des peuples opprimés, il la connaît ; il se sent concerné par les guerres qui plongent des peuples entiers dans l’horreur. Et aussi, dans le cadre de ces guerres, il se sent concerné par la stigmatisation croissante des gens qui sont de confession musulmane. Outré par l’article de Sid Ahmed Hammouche, il a protesté, au nom de son association « Droit pour tous » [7], auprès des quotidiens qui l’ont publié.

 


Silvia Cattori

 

 

 

Source: http://www.silviacattori.net/

 


[1] Voir : http://cmo.argus.ch/cmo2009/Q4/1039766/36818572.pdf

[2] Omar, 65 ans, résidant à Gaza City, vit très pauvrement. Ancien enseignant, il est père de 10 enfants qu’il dit appartenir à diverses factions politiques, mais tous unis par le même objectif : lutter pour revenir sur leur terre volée par Israël.

[3] La reconstruction de Gaza est au point mort. Car Abbas, voudrait gérer seul les 4,4 milliards promis par les pays donateurs. Israël et les États-Unis ne veulent pas que cet argent soit géré par le gouvernement du Hamas. Israël en profite et refuse de lever l’embargo imposé à Gaza, et interdit la livraison du ciment et autre matériel de reconstruction.

[4] Président de l’association « Droit pour tous » depuis sa création en 2000, Anouar Gharbi est également secrétaire général de l’ « Association de soutien à la Palestine » depuis 1999. Il est président du forum des Tunisiens à Genève. Il a fondé nombre d’associations arabo-suisses concernées par les droits humains.

[5] Un mois après la parution de l’article de Sid Ahmed Hammouche, le domicile d’Anouar Gharbi a été cambriolé. Parmi les effets disparus, une clé USB. S’agissait-il d’une perquisition déguisée en cambriolage par des agents de renseignement suisses ou étrangers ? Plusieurs indices troublants ont du reste intrigué la police. « Est-ce en signe d’avertissement que cette opération a été menée ? » se demande Anouar Gharbi.

[6] Voir :
- « L’incroyable histoire de Youssef Nada », par Silvia Cattori, Mondialisation, 13 juin 2008.
- « Islam : L’ennemi fabriqué », par Silvia Cattori, Mondialisation, 16 novembre 2008.

[7] Voir : http://www.lecourrier.ch/index.php ?name=NewsPaper&file=article&sid=444040



Tag(s) : #Palestine

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