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Ce texte est extrait d'un discours du savant indien Abu al-Hassan An-Nadawi prononcé au Muslim Community Centre, à Chicago, le 19 Juin 1977, lors d'un séminaire.


Première partie:

- Allâma Iqbal a cité en guise d'introduction à l'un de ses propres poèmes en persan, "Asrâr-i-khoudi" (Les Secrets du Moi), les vers suivants, qu'il a emprunté à un autre poète ayant vécu bien avant lui :

" Nous avons vu, la nuit dernière, le Sheikh errer la ville avec une lampe. J'en ai assez disait-il, d'être parmi les démons et les bètes; je recherche l'"homme". Je suis écoeuré de ne rencontrer, parmi les gens qui voyagent comme moi, que des faibles de coeur. Je veux, enfin, rencontrer ce Lion de Dieu. "

Mais ce que tu cherches est introuvable ! "Lui avons-nous signalé.

Il nous a répliqué : " C'est cela même que je cherche. "

Il nous rappelle ici l'histoire de ce sage qui allait, par une nuit sombre, dans les rues de la ville chercher à l'aide d'une lampe comme une chose qu'il aurait égarée. Le poète lui ayant demandé l'objet de son inquiétude et de sa recherche , il répondit qu'il était dégouté des bêtes féroces parmi lesquelles on vit et auxquelles on s'assimile; il voudrait maintenant faire la connaissance de l'Homme à l'image du "Lion de Dieu" (allusion à Hamza, l'oncle du Prophète - sallâllâhou alayhi wa salam) dont il a entendu parler et qui pourrait faire naître chez lui la foi en l'humanité. Le poète lui fait remarquer qu'il cherche là l'impossible, et qu'il peut être sûr de ne jamais le rencontrer. " C'est là mon drame, je cherche toujours ce qui est rare, ce qui sort de l'ordinaire, ce qu'il est impossible d'atteindre. "

Comme vous le savez, je suis ici parmi vous à l'invitation du Muslim Community Centre. Et si je vous disais que votre pays m'apparaît comme un nouveau monde que je découvre, ce ne serait certainement pas dans le même sens que Christophe Colomb l'a découvert, mais plutôt du point de vue d'un étudiant qui possède aussi certaines connaissances de la religion. Je suis redevable au Muslim Community Centre de m'avoir donné l'occasion, en m'invitant à ce séminaire, de visiter en même temps ce grand pays d'un bout à l'autre et de rencontrer ainsi les différentes couches de la société américaine et faire leur connaissance. J'ai voyagé de New-York à la Californie, j'ai visité également le Canada et j'ai parcouru pour cela, quelque six mille kilomètres en quelques semaines. J'ai attendu la fin de cette tournée avant de prendre aujourd'hui la parole devant vous. Peut-être me demanderez-vous mes impressions, sachant que je viens d'un pays que l'on peut considérer comme sous-développé par rapport aux pays occidentaux. Je me serais fait un plaisir de vous décrire tous les progrès que je vois ici, mais ce serait inutile dans la mesure où vous en êtes au courant mieux que moi.

Vous vous demanderez peut-être aussi le rapport de ces vers que je viens de vous citer. En fait, celui qui les a écrit vivait il y a de cela plusieurs siècles en Anatolie - un pays nullement sous-développé pour l'époque -; il était même à l'avant-garde du progrès et faisait partie du monde civilisé d'alors. Il naquit au moment où le puissant royaume Saldjoukite allait s'y fonder. Sa ville natale Balkh, en Iran, était même surnommée la Grèce de l'Orient. Sa contribution, en fait de littérature, à la Culture est inestimable.

Dans les vers que je vous ai cités, il s'est voulu un peu sévère envers l'humanité. Le vieil homme n'est autre que lui-même, et la ville qu'il traverse n'est autre que sa propre ville qui passait pourtant pour une ville lumière à l'époque. Malgrè cela il cherchait au milieu d'une riche civilisation quelqu'un qu'il pourrait, sans broncher, appeler "homme". Sa ville était caractérisée par des édifices, de somptueuses demeures, des jardins spacieux, une cuisine délicieuse, des manières raffinées : mais dans tout cela l'homme n'existait point. Il y avait seulement des formes et des visages mais pas d'hommes réels.

Le poète précise même :

" Ils n'ont d'hommes que l'apparence;
En fait ce ne sont que des esclaves de leur appétit, des victimes de la sensualité. "

Je n'ai vu de l'Amérique du Nord que ce qu'on peut voir en un laps de temps aussi court que celui dont j'ai disposé, mais partout où j'ai été je n'ai pu que constater la suprématie de la mécanisation. Tout est : mathématiques, commerce, technologie... Le progrès des sciences qui pourvoient l'homme de tout ce qu'on peut avoir en matière de confort et de luxe.

Dans ce pays, les Etats-Unis, qui regorge de vie et d'activités, où tout est en mouvement, qu'en est-il de l'identité de l'homme , le vrai ? L'homme dont le coeur bat et les yeux pleurent pour le reste de l'humanité, l'homme capable de contrôler ses vils instincts et devenir non pas un instrument mais un faiseur de civilisation; l'homme enfin qui se tourne vers son Créateur et dont le coeur est rempli d'amour pour Lui et de respect pour son semblable, l'homme qui mène une vie saine, conforme à sa nature, et qui fait l'expérience de la joie durable et éprouve le contentement légitime, qui s'efforce à réduire les tensions et conflits dans le monde et repousse la cupidité des politiciens, qui prie pour la prospérité de chaque pays et nation du monde, qui est disposé à aider plutôt que d'exploiter, qui pense qu'il y a davantage de plaisir à nourrir d'autres que soi et que le but de la vie n'est pas de manger, boire et s'amuser pendant que la famine sévit chez les voisins, qui sache tirer leçon de ses défaites et montrer de l'humilité dans ses victoires, qui cherche la reconstruction à l'échelle mondiale au lieu de vanter le développement de son propre pays aux dépens des autres, qui recherche l'unité universelle, non pas au niveau éphémère que celui des Nations Unies, mais sur la base solide de l'égalité des hommes, qui se demande enfin quelle est son origine ainsi que sa destination tout en étant reconnaissant au Seigneur et en songeant qu'il redeviendra poussière, non pas au même titre que les insectes, mais pour être ressuscité afin de rendre compte de ses actes étant donné que lui, a été pourvu d'intelligence et de ressources sans lesquelles il n'aurait pas conquis l'Espace et foulé de son pied la lune.

Qu'il réalise enfin que sa gloire ne consiste pas à aimer tout ce qu'il touche mais à vivre aussi sa vie d'une manière digne de son état. Si Allah a élevé l'homme au rang de vice-gérant sur terre, ce n'est pas pour qu'il s'avilisse ou devienne esclave de la matière, mais plutôt pour qu'il en garde le contrôle tout en l'employant pour la gloire d'Allah son Créateur. L'homme n'est pas destiné à subjuguer le monde à son service personnel; au contraire, il a pour tâche d'empêcher l'exploitation des uns par les autres, de libérer le genre humain de l'emprise du pouvoir, de l'ambition, de l'inhumanité, en un mot, de se soumettre à la Volonté Divine.

Le simple bédouin d'Arabie qui se trouvait à la tête de l'armée de l'Islam disait à celui qui commandait celle de l'Iran :

" Nous sommes envoyés par Allah avec mission de délivrer du joug des hommes leurs semblables afin que tous puissent vivre selon la Loi Divine, dans un univers plus large grâce à l'Islam et son esprit d'équité et de justice. " Un simple bédouin trouvait le courage nécessaire pour défier le général d'une puissante armée, en ces termes : " Dieu nous a choisis pour libérer l'homme de l'adoration de ses semblables et le guider vers celle du Dieu Unique; pour le sortir de cette prison que vous appelez "Empire Perse" afin qu'il puisse aller librement dans ces grands espaces que Dieu lui a créés. Nous sommes venus de la lointaine Arabie pour accomplir ce devoir. O peuple iranien, nous voulons te sortir de ta cage en or où, comme le rossignol, tu t'es enfermé, et te faire découvrir le Royaume sans limite du Seigneur ! Vous êtes esclaves de vos passions et de vos habitudes, de votre musique et de votre cuisine; nous autres sommes esclaves de Dieul seul. Nous sommes venus vous proposer la liberté à la place de la servitude. "

Il n'est qu'une seule forme de liberté; la servilité, elle, se montre sous des formes variées. (...) L'origine de la lumière est unique; c'est Allah. Tout enseignement doit s'inspirer de cette source inépuisable et sûre. Coupée de cela, l'humanité erre dans la bêtise et le vice.

En regardant votre pays aujourd'hui, je pense au poème d'Iqbâl, qui pourtant, n'avait jamais visité l'Amérique. Il disait ceci :

" L'Europe brille de la lumière de la Science, mais, privée de la "Fontaine de la Vie", elle nage dans "l'Océan d'Obscurité" .
A la place de la lumière divine,
On n'y rencontre que la vapeur et l'electricité. "


(...) Quel peut être le but d'une nation qui rejette la guidée de la Religion et renie l'Apostolat pour se fier uniquement sur l'intellect, et dépense tout son énergie sur la matière, les minéraux, l'acier et les armes et concentre tout effort en vue de faire sien, non pas le ciel, mais la Terre? L'Occident ne s'est intéressé qu'au monde matériel sur lequel il n'a cessé d'étendre son influence, mais a complétement négligé l'aspect spirituel, infiniment plus durable, de la vie en ce monde. Si la matière lui est conquise, le spirituel lui a échappé; si le monde matériel, dont il dispose comme il veut toutes les ressources, lui est subjugué, en revanche l'esprit de ce monde lui reste inconnu. Etant donné que l'Occident s'est spécialisé dans le domaine économique il n'est pas surprenant qu'il y réussisse dans la plus grande mesure possible; mais ce fait a absorbé toute son attention pendant qu'il s'engouffrait dans les plaisirs mondains, tout en se déviant du Droit Chemin. C'est une question de choix.

L'absence réelle de religion s'est faite sentir dans l'évolution américaine, évolution qui a réduit l'homme à l'état de robot : il s'est fait esclave de ses propres inventions. Bien que la suprématie des Etats-Unis sur une grande partie du globe soit un fait reconnu par tous, bien que tous les pays, musulmans ou non-musulmans, nous nous trouvons, d'une manière ou d'une autre, sous l'influence de sa domination, bien que des chefs d'état à travers le monde y aient prêté serment d'allégeance, ce pays reste esclave, à son tour, de la Machine. Il s'est constitué prisonnier du mode de vie que l'on sait, d'une société de consommation, d'un monde de progrès matériel, d'un réseau agrémenté d'objets de fantaisies et de "gadgets". La seule chose qu'il est, toutefois, difficile d'y rencontrer c'est bien l'homme, l'être vraiment humain et non celui qui fonctionne telle une pièce mécanique.

L'homme que j'ai rencontré s'est tellement embourbé dans sa machine que ses émotions, même ses idées me semblent comme mécanisées. Il est devenu insensible, froid, égoiste, inaccessible. Son coeur est vidé de chaleur humaine, son regard ne contient aucune larme. C'est une triste réalité.

Avant de vous quitter, je voudrais vous rappeler une chose : Ne vous laissez pas intimider par ce genre de civilisation. Vous êtes des fruits de l'Arbre de l'Apostolat, Noubouwwah. S'il vous faut vivre ici, vivez-y en vous gardant de l'imitation des écarts occidentaux. Tirez profit de ce qui est bon, des bons côtés de la civilisation; mais évitez l'éceuil du matérialisme vulgaire.

Souvenez-vous de votre héritage cultuel et culturel, et préservez l'identité de votre personnalité propre. N'ayez pas de fausse honte de votre Foi, votre mode de vie, votre culture. N'ayez pas de faux complexes. Si cette ville vous éblouit de ses lampes électriques, si la nuit ici vous apparaît comme en plein jour, dites-vous qu'il y manque la vraie Splendeur et la Bénediction. Pour citer Iqbâl :

" L'Europe est plongée dans la fumée de ses machines. Cette vallée faite pour la bénédiction et l'espérance, n'a pas bénéficié de la Splendeur divine. "

Ces hommes sont devenus des esclaves de leurs habitudes, de machines de leur propre invention. Le prophète Ibrahîm (alayhi salâm) demandait aux idolâtres de son temps : " Quelles sont ces idoles que vous priez " (21:52). Quelle ironie que de se prosterner demain devant ce que vous fabriquez aujourd'hui ! Le même phénomène se reproduit chaque jour. On construit une machine qu'on programme aujourd'hui, et demain toute la nation se prosterne devant. Nous ne sommes que des esclaves. L'azân d'Ibrahim (alayhi salâm) n'a pas été donné dans cette partie du monde; il vous incombe de le faire. C'est à vous, les descendants du prophète Ibrahim (alayhi salâm) et non à ses autres descendants qui se sont déviés de son chemin, que revient cette tâche. Ni, non plus aux disciples de "St Paul" qui ont modifié le message délivré par le prophète Issa (alayhi salâm).

" Architecte du "Haram", réveille-toi afin de rebâtir le monde
Réveille-toi de ce sommeil qui t'allourdit !
De ce sommeil malsain, réveille-toi ! "
(Muhammad Iqbâl)

Seuls les architectes du "Haram" pourraient bâtir un monde nouveau. Aujourd'hui, la destruction sévit de tous les côtés. Ce qui a l'air d'être constructif n'est, en fait, que destruction. La mission de votre Prophète (sallallâhou alayhi wa salam) a été de délivrer le genre humain de son propre esclavage, de la servilité de son semblable pour le placer sous l'autorité divine. Vous n'êtes pas une masse de chair, ni simplement des indiens, des pakistanais, des égytiens ou des syriens.

" Brisez l'idole en vous; intégez-vous au Millet
Rien de l'iranien, ni du tourin ou de l'afghan ne doit subsister "
(Iqbâl)

En effet, vous ne devriez vous considérez ni égytiens ni syriens : vous êtes musulmans, vous constituez une communauté et vivez en frères. Vous êtes "Ibrahîmi" ou "Mohammadi". Apprenez à vous connaître. Vous n'êtes ni des bêtes dont le seul souci est de se nourrir, ni des robots à être incorporés dans une machine; vous n'êtes pas de vulgaires pièces de rechange. Au contraire, dites à vos voisins qu'ils font fausse route, tout en leur apportant le Message du Salut.

Même quand il arrive aux Européens de sentir le vide, ils n'ont d'alternative que de se jeter dans l'autre extrême. Ils ont recours au Hippisme, à l'Ascétisme et au "Renonciatisme". Si vous allez à Allahabad, en Inde, vous y assisterez à un festival annuel, appelé "Kumbbe" où vous pourrez voir des occidentaux éduqués errer en troupeaux et se comporter comme des anormaux. C'est un des résultats de cette civilisation qui vous laisse sur votre faim d'un côté et vous procure une indigestion de l'autre. Ils ont bu tellement de vin de cette civilisation qu'ils se mettent à vomir. Ils cherchent un remède dans l'abaissement, en rejetant par là la Faveur et les Bénédictions que veut bien leur donner le Seigneur et en reniant les réalités de la vie. Hélas, aucun des pays, pour peu éclairés qu'ils soient, n'est capable de prêcher ici la bonne Parole de Dieu. Le résultat en est ce que nous voyons : des Américains vont dans l'Himalaya pour se droguer, croyant ainsi atteindre les sommets en s'intoxiquant. Nous y pourrions quelque chose, nous, si nous possédions la volonté nécessaire.


(A suivre)
Tag(s) : #Islam

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