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L'"éducation" moderne imposée aux cultures traditionnelles (par exemple, à la culture gaélique, indienne, polynésienne, amérindienne) est seulement moins délibérément, mais non moins réellement, délétère que la destruction par les nazis des bibliothèques en Pologne, destinée à effacer la mémoire raciale du peuple polonais; les Allemands ont agi consciemment, mais nous, qui anglicisons, américanisons ou francisons, nous sommes poussés par un ressentiment que nous n'avons le courage ni de reconnaître ni de confesser. Ce ressentiment est, en fait, notre réaction face à une supériorité qui nous irrite et que, par conséquent, nous aimerions détruire.

Note 20 du chapitre

 


 

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Mais un problème nous occupe ici, à savoir le postulat selon lequel l'instruction serait "un bien formidable et une condition indispensable de la culture", y compris pour les sociétés non encore industrialisées. L'immense majorité de la population mondiale est encore sans industrie et peut lettrée, de même qu'il existe des peuples encore "préservés" (à l'intérieur de Bornéo); mais l'Américain moyen, qui ne connaît aucun autre style de vie que le sien, estime que "sans instruction" signifie "sans culture", comme si cette majorité constituait seulement une classe sous-développée au sein de son propre milieu. C'est la raison pour laquelle (il en existe d'autres plus méprisables qui ne sont pas étrangères aux intérêts "impérialistes"), lorsque nous nous proposons non seulement d'exploiter mais encore d'éduquer "les races inférieures sans loi (c'est-à-dire notre loi)", nous leur infligeons des blessures profondes et souvent mortelles. Nous disons "mortelles" ici plutôt que "fatales", parce que c'est précisément une destruction de leur mémoire dont il s'agit. Nous oublions que "l'éducation" n'est jamais créatrice, mais que c'est une arme à double tranchant, toujours destructrice, soit de l'ignorance, soit de la connaissance, selon que l'éducateur est sage ou sot. Trop souvent il arrive que les sots se précipitent là où les anges n'osent s'aventurer.

 

... En parlant de "la fureur de prosélytisme" dans un précédent article, je n'avais pas seulement à l'esprit les activités des missionnaires professionnels mais, plus généralement, celles de tous ceux qui plient sous le poids du fardeau de l'homme blanc et sont impatients de distribuer aux autres les "bienfaits" de notre civilisation. Qu'y a-t-il derrière cette fureur, dont nos expéditions punitives et nos "guerres de pacification" ne sont que les manifestations les plus apparentes? Il ne serait pas excessif de dire que nos activités éducatives à l'étranger (un terme qui doit inclure les réserves indiennes en Amérique) sont motivées par le désir de détruire les cultures existantes. Et ce n'est pas seulement, je pense, à cause de notre conviction en la supériorité absolue de notre Kultur, et du mépris et de la haine (et nous ne comprenons pas que des gens puissent agir sans mobile économique), mais c'est aussi à cause d'une envie, inconsciente et profondément enracinée, d'une sérénité et d'un repos que nous ne pouvons que reconnaître chez ceux que nous disons "préservés". Il nous est pénible de constater que ceux-ci, qui ne sont ni industrialisé ni "démocrates" comme nous le sommes, sont néanmoins satisfaits; nous nous sentons obligés de les mécontenter et, particulièrement, de mécontenter leurs femmes, à qui nous pouvons apprendre à travailler en usine ou à embrasser une carrière. J'ai employé à dessein le terme Kultur parce qu'il n'existe pas de réelle différence entre la volonté des Allemands d'imposer leur culture aux races "arrièrés" du reste de l'Europe et notre détermination à imposer la nôtre au reste du monde; il se peut que les méthodes de ceux-là soient plus brutales, mais la volonté restes la même à la base (20). Comme je l'ai laissé entendre plus haut, "la misère aime la compagnie" et telle est l'explication véritable et inavouée de notre volonté de créer un nouveau monde parfait de mécaniques uniformément instruites.

 

... La foi aveugle que nous avons dans l'instruction nous dissimule l'importance d'autres talents, de sorte que nous ne nous soucions pas des conditions infra-humaines dans lesquelles un homme peut avoir à gagner sa vie, et s'il lui arrive de lire pendant ses heures de loisir, que nous importe ce qu'il lit! Mais cette foi aveugle est aussi l'une des causes principales des préjugés raciaux et devient un facteur essentiel dans l'apauvrissement spirituel de tous les peuples "arriérés" que nous nous proposons de "civiliser".

 

 

Par Ananda K. Coomaraswamy

Extraits de l'ouvrage Suis-je le gardien de mon frère? Chap.II : L'illusion de l'instruction.

Tag(s) : #Colonialisme

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