Nous tenons à préciser que la Jérusalem céleste évoquée ci-dessous n'a aucun rapport avec l'idéologie sioniste, comme le texte le montre clairement.
La société dans les civilisations traditionnelles est la Jérusalem de Saint Jean dans l'Apocalypse: "Cité sainte descendant du ciel d'auprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu, dont les murs et les fondements sont de pierres précieuses." (Apocalypse, XXL, 10 18) Elle brille de tout son éclat, même lorsque nos yeux ne voient qu'un village de paillottes ou de boue séchée. Son plan reflète la conception que les hommes ont du monde, ses dimensions mettent à la mesure de l'homme l'harmonie du cosmos.
Un campement de nomades est aussi chargé de symbole que Bénarès, car des hommes, égaux en pensée aux sages de l'Inde, ont voulu y réaliser leur conception du monde en bande de laine et en piquets de bois.
Notre civilisation a gardé cette nostalgie d'une cité sainte, immuable, aux lois parfaites: la cité d'où nous venons, que nous avons quitté et où nous ne retournerons jamais plus parce que nous avons perdu le sens de l'absolu et la notion même de l'Invisible. Dans le sang et les boulversements des révolutions, nous cherchons désespérément à retrouver ce que les civilisations traditionnelles ont gardé si longtemps: l'immuable Jérusalem céleste faite de structures sociales harmonieuses, née d'une communion constante de l'homme et de l'Invisible.
"Nous regrettons nos abus, notre chaos, nous essayons de rêver d'une cité parfaite" (Cf. Mucchielli, p.232)
Puis, découragés, nous appelons ces rêves "utopies" parce que nous les considérons comme irréalisables. Nos utopistes, de Platon à Cyrano de Bergerac, comme nos révolutionnaires, ont oublié que la Jérusalem céleste tire sa perfection du ciel d'où elle est descendu et non de la seule volonté d'un despote. Elle est acceptation collective et non tyrannie. Pour cela, elle doit être conforme à une conception collective du monde et de la place de l'homme dans le monde, elle est harmonie nécessaire et non mieux-vivre. L'éclat des murs de cristal qui l'entourent nous montre que l'Invisible garde la ville et qu'il en est, à travers les hommes, l'architecte.
Les villages de pierres sèches et de chaume, les villes aux remparts de terre durcie, sont plus proches dans leur misère de l'harmonie des sphères célestes que nos métropoles de béton et d'acier.
Nous sommes donc amenés à reconsidérer le principe de l'évolutionnisme des structures sociales et de leur perfectionnement dans le temps. Les institutions ne sont pas comme les techniques de la matières sujettes au perfectionnement nécessaire apporté par une série d'essais et d'échecs. Elles sont , comme l'art, parfaite dès leur première manifestation. Rien ne nous permet de parler d'un art primitif inférieur à nos productions actuelles dans le même domaine, rien ne nous permet de parler de "sociétés primitives" dont les structures seraient inférieures à nos institutions. Le fait que nous les ayons transformées ou détruites ne signifie pas que nous les ayons amenées à un progès quelconque.
Le système des clans australiens est aussi complexe, aussi parfait que la monarchie constitutionnelle britannique par exemple. Rien ne nous permet de mettre l'un à l'origine et l'autre au terme d'une même série évolutive.
L'homme bâtit sa Jérusalem céleste à la limite de ses forces, la prolongeant de toute sa pensée au-delà des murs de ses cités, vers l'infini de perfection qu'il porte en lui. Cette Jérusalem céleste est la sienne et, en attendant qu'y descende la lumière de l'Agneau, l'homme fidèle à l'Invisible, immolé dans sa chair par l'initiation et les chaînes de l'Occident, se prépare à régner dans l'Invisible patrie humaine.
Jean Servier,
Extraits de l'ouvrage L'Homme et l'Invisible, chap. "L'ombre blanche"
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