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Extrait de l'ouvrage "Découverte de l'Islam", de Roger du Pasquier.

 

Présentation de l'éditeur:

En ce dernier quart du XXe siècle, le monde de l'Islam attire les regards de l'Occident et le déconcerte. Car, malgré les bouleversements apportés par la civilisation moderne, il maintient des valeurs traditionnelles que celle-ci juge périmées, et demeure, de bien des manières, un monde de foi et de prière. La vitalité d'une religion essentiellement transcendante échappe à l'investigation scientifique ordinaire, laquelle n'est qu'une forme élaborée de la pensée profane. Or l'Islam, c'est le sacré. Pareille remarque indique l'intention du présent ouvrage. Rédigé à la demande d'amis musulmans désireux de " faire passer " le message de l'Islam sous une forme aisément accessible à des lecteurs européens ou d'éducation occidentale, il se conforme à leur perspective d'hommes de foi, et non à celle d'" observateurs ", ou d'" experts ", considérant les choses du dehors. - Roger Du Pasquier

 



Extrait du premier chapitre: Face au défi de notre temps.


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 Plus rien sur terre ne semble échapper à la crise qui secoue le monde moderne. Il ne suffit plus de parler de crise de civilisation, car le phénomène a pris des dimensions cosmiques. Ses aspects sinistres apparaissent avec une évidence croissante et l'angoisse se répand. Or, l'Islam a été donné aux hommes précisément pour les aider à traverser sans se perdre dans cette phase ultime de l'histoire universelle. Dernière Révélation du cycle prophétique, il offre les moyens de résister au chaos actuel, de rétablir l'ordre et la clarté à l'intérieur de soi-même ainsi que l'harmonie dans les rapports humains, et de réaliser la destinée supérieure à laquelle le Créateur nous a conviés.


L'Islam s'adresse à l'homme, dont il a une connaissance profonde et précise, situant exactement sa position dans la création et en face de Dieu. La pensée moderne, au contraire, n'a pas d'anthropologie définie et généralement acceptée. Elle possède sur l'homme une quantité immense de notions diverses mais, dans sa confusion et ses divergences, elle démontre son incapacité de donner une définition cohérente de la condition humaine. Dans aucune autre civilisation, on n'avait ignoré d'une manière aussi totale et aussi systématique pourquoi nous sommes nés, pourquoi nous vivons et pourquoi nous devons mourir.

 

Tel est le paradoxe de cette civilisation qui, au départ, se voulait «humaniste», c'est-à-dire qui faisait de l'homme le principe et la fin de toutes choses: la notion même d'homme s'est désagrégée. L'évolutionnisme en avait fait un singe perfectionné, puis la philosophie de l'absurde est venue lui enlever le peu de cohérence qui lui restait. L'être humain est désormais semblable à un pantin secoué et désarticulé par une mécanique qu'il a mise en train, mais dont il n'arrive plus à maîtriser l'agitation désordonnée et le mouvement accéléré. Proclamée absurde, la vie sur terre a effectivement perdu son sens. Elle offre à l'homme une multitude de possibilités et d'avantages matériels auxquels les générations précédentes n'auraient pas osé rêver mais, comme on ignore ce qu'est en réalité un homme et donc quelles sont ses aspirations profondes, toutes ces merveilles ne l'empêchent pas de sombrer dans le désespoir.

 

Pourtant, la civilisation moderne avait proclamé hautement et sur tous les tons qu'elle apporterait le bonheur au genre humain. La Révolution française avait adopté la Déclaration des droits de l'homme et la Constitution américaine prétendait garantir à chaque citoyen la «poursuite du bonheur». Le XIXe siècle accrédita dans tous les pays occidentaux et même au-delà la grande idée de Progrès en vertu de laquelle l'âge d'or ne serait pas derrière, mais devant nous. Les faits ont longtemps donné à cette croyance des confirmations apparentes. Les conditions matérielles des couches inférieures de la société occidentale se sont considérablement améliorées, l'exercice des libertés individuelles a été garanti à tous, la science a donné à l'homme moderne le sentiment d'être incomparablement plus instruit que les plus savants parmi les générations antérieures, et le développement technique a placé entre ses mains les instruments d'une puissance insoupçonnée auparavant.

 

Sur un autre plan et en vertu de théories psychologiques prétendant avoir enfin découvert où se situe le véritable centre des gravité de la personne humaine, c'est-à-dire au niveau du sexe, on a promis aux individus qu'ils pourraient se «réaliser» eux-mêmes en échappant à toute contrainte et en suivant tous leurs penchants. Ce fut, pour beaucoup, un prétexte suffisant pour supprimer la morale héritée du passé et considérée désormais comme un ramassis de préjugés périmés. C'est ainsi que l'homme moderne croit être devenu «adulte», sous-entendant que les générations des siècles passés étaient infantiles. Il ne manque pas de philosophes ni même de théologiens pour le confirmer dans cette idée. Mais les faits eux-mêmes ont fini par singulièrement contredire ces théories.

 

Déjà, la Première Guerre mondiale et les désastres qu'elle entraîna avaient donné de sérieux démentis à l'optimisme des annonciateurs du nouvel âge d'or. Cela ne les empêcha pourtant pas, au retour de la paix, de prophétiser de plus belle l'avènement d'une ère de paix, de justice et de bonheur, comme si l'effroyable tragédie avec ses millions de victimes n'avait été qu'un incident de parcours. La Deuxième Guerre mondiale, bien plus épouvantable encore, aurait dû instruire les hommes sur les illusions et les dangers des idéologies progressistes et plus ou moins athées promettant le bonheur par des voies exclusivement profanes, quantitatives et matérialistes. Mais au lieu d'en discerner le caractère trompeur et de s'en détourner pour revenir à des valeurs plus spirituelles et traditionnelles, ils ont au contraire accéléré le mouvement de sécularisation. Si les promesses de bonheur ne se réalisent pas, les idéologues du système n'en concluent aucunement qu'elles étaient fallacieuses ou infondées, mais ils s'en prennent aux dernières survivances de l'ordre ancien et des idées traditionnelles, qu'ils dénoncent comme autant d'obstacles à la marche du progrès et qu'il serait donc urgent de faire disparaître.

 

Les bouleversements sociaux ne sont qu'un aspect de ce mouvement. Ils s'accompagnent d'une subversion d'ordre moral et psychique qui prétend éliminer les «préjugés» et l'esprit «autoritaire», lesquels empêcheraient l'homme de parvenir à sa pleine libération et donc au bonheur. La réalité, notamment celle que l'on peut constater dans la jeunesse acquise aux idées «anti-autoritaires», est révélatrice: selon des témoignages convergents, le nombre des névrosés, détraqués et intoxiqués ne cesse de croître, de même que les cas de soumission aveugle à des systèmes idéologiques et à des chefs conduisant en fait au contraire de la liberté.

    

Cette civilisation qui s'était voulue «humaniste» aboutit ainsi à un système qui, en même temps, méprise l'homme et le trompe pour, finalement, le détruire. Elle le méprise parce qu'elle le réduit aux fonctions matérielles et quantitatives de simple producteur et consommateur; elle le trompe parce qu'elle lui fait croire que, grâce au progrès, au développement de la science, à une meilleure organisation sociale et à la libération des derniers «préjugés» et contraintes hérités du passé, il parviendra au bonheur et vaincra la souffrance, laquelle est pourtant inhérente à la condition humaine; enfin elle le détruit en le corrompant, en le désintégrant et en privant sa vie de sens et d'espoir. D'ailleurs, le sentiment que l'ordre actuel des choses - si l'on peut parler d'ordre dans une telle confusion - est une énorme tromperie semble se répandre toujours davantage et les idéologies modernes sont de plus en plus battues en brèche par l'esprit de négation, de contestation et de nihilisme. Effectivement, ces idéologies, y compris le marxisme, finissent toujours par perdre leur crédit, parce qu'elles sont impuissantes à répondre à nos questions les plus importantes sur le sens de la vie et sur les raisons de notre présence sur terre. Ce qui finit inévitablement par les rendre vaines et inefficaces, c'est d'ignorer que l'homme, en fin de compte, se définit par l'Absolu et qu'au fond de lui-même, consciemment ou inconsciemment, il ne cherche pas autre chose que cela.

 

La condition humaine ne saurait trouver sa justification et son plein accomplissement sur le plan horizontal terrestre, car elle comporte une aspiration essentielle et centrale à la transcendance. L'homme, à la différence des autres créatures, ressent le besoin fondamental de se dépasser soi-même et de rechercher cet Absolu que, seul ici-bas, il est capable de concevoir. C'est pourquoi tout le relatif qu'on lui propose en si grande abondance le laisse toujours sur sa faim ou finit par prendre un goût d'amertume. Fort significatif est le fait que la «contestation» s'est surtout développée dans des pays industrialisés à niveau de vie élevé où tous les avantages matériels sont à la portée de chacun. Mais précisément, la civilisation moderne est inacceptable à l'homme parce que, lui offrant tout, sauf l'essentiel, elle lui paraît dénuée de sens. Jamais il n'a disposé d'aussi nombreuses et prodigieuses possibilités de se distraire, et jamais il ne s'est pareillement ennuyé. A cet ennui, les réalisations extraordinaires de la science et de la technique, qu'il s'agisse de la télévision en couleur, des «conquêtes spatiales» ou des progrès de la médecine, n'apportent aucun véritable remède. L'homme, dans cette multiplicité de gadgets, se distrait, se disperse ou se dissipe, mais il ne trouve pas la véritable paix de l'âme venant de la certitude d'accomplir ici-bas la destinée supérieure pour laquelle il a été créé.

 

Dans les conditions insensées de la vie moderne, les gens doués d'un peu de réflexion se rendent toujours mieux compte qu'ils courent vers l'abîme. Suivant une réaction parfaitement compréhensible, beaucoup cherchent leur salut en dehors du monde occidental promoteur de la civilisation discréditée. Ils se tournent alors vers des formes diverses de mysticisme oriental, d'occultisme ou de yoga. Mais, trop souvent, leur quête ignore l'Islam qui, pourtant, tient à leur disposition tous les moyens de donner à leur vie un sens répondant à leurs plus profondes aspirations.

 

L'Islam n'est pas occidental, et cependant il ne serait pas juste de le considérer comme exclusivement oriental. Il est étranger au monde spécifiquement moderne, et cependant, de toutes les traditions sacrées, il est la mieux adaptée aux conditions du cycle cosmique déclinant. Il est simple et évident, mais en même temps il recèle des trésors de sagesse mystique et métaphysique dont se sont nourries de longues générations de contemplatifs et de saints. Par ses dimensions horizontales et verticales, l'Islam est capable de réconcilier concrètement l'homme avec le cosmos qui l'entoure, ainsi qu'avec le Créateur de toutes choses. Au plein sens du terme, il est universel.

 

L'Occident, chrétien ou déchristianisé, n'a jamais vraiment connu l'Islam. Depuis qu'ils l'ont vu apparaître sur la scène mondiale, les chrétiens n'ont cessé de le calomnier et de le vilipender pour avoir des raisons de le combattre. On a donné de lui des déformations grossières dont les traces sont demeurées dans la mentalité européenne jusqu'à ce jour. Nombreux sont encore les Occidentaux pour lesquels l'Islam se réduit à ces trois notions: fanatisme, fatalisme, polygamie. Il existe assurément un public plus cultivé dont les idées sur l'Islam sont moins aberrantes, mais rares sont encore ceux qui savent que ce mot ne signifie rien d'autre que «soumission à Dieu». Symptomatique de cette ignorance est le fait que, dans l'esprit de la plupart des Européens, Allâh désignerait la divinité des musulmans et non le Dieu des chrétiens et des juifs; ils sont tout surpris d'entendre, lorsqu'on prend la peine de le leur dire, qu'Allâh signifie «Dieu» et que meme les chrétiens arabes n'ont pas d'autre nom pour L'implorer.

 

L'Islam a certes fait l'objet d'études poussées de la part d'orientalistes occidentaux qui, au cours des deux derniers siècles, ont publié sur lui une littérature abondante et savante. Cependant, si estimables que leurs travaux aient pu être, surtout du point de vue historique et philologique, ils n'ont que peu contribué à une meilleure compréhension, en milieu chrétien ou d'origine chrétienne, de la religion musulmane, car ils n'ont pas suscité grand intérêt au-delà des cercles académiques spécialisés. D'ailleurs, il faut bien admettre que les études orientales en Occident n'ont pas toujours été inspirées par le plus pur esprit d'impartialité scientifique et l'on ne saurait nier que certains islamologues et arabisants ont manifestement agi avec l'intention de dénigrer l'Islam et les musulmans. Cette tendance était particulièrement marquée - pour des raisons d'une évidente clarté - à la belle époque des empires coloniaux, mais il serait exagéré de prétendre qu'elle ait complètement disparu.

 

Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles l'Islam est demeuré jusqu'à présent si méconnu en Occident où, chose curieuse, des religions asiatiques comme le bouddhisme et l'hindouisme ont suscité depuis près d'un siècle une sympathie et un intérêt nettement plus marqués, alors que lui-même est si proche du judaïsme et du Christianisme, étant issu de la même souche abrahamique. Cependant, depuis quelques années, il semble que des circonstances extérieures, notamment l'importance grandissante des pays arabo-islamiques dans les grandes affaires politiques et économiques du monde, se chargent de susciter en Occident un intérêt croissant pour l'Islam, dont la découverte est, pour certains, comme celle d'horizons insoupçonnés.

 

Signifiant «soumission à Dieu», l'Islam exprime une notion universelle que l'on retrouve d'une certaine manière dans les autres traditions sacrées. Car toute religion vraie est forcément conformité au vouloir de l'Absolu divin. D'ailleurs, l'Islam peut aussi être désigné comme la religion de toujours, parce que, se fondant sur la doctrine de l'Unité, qui est éternelle, il n'a rien apporté de fondamentalement nouveau, mais est venu rétablir la religion primordiale et réaffirmer la vérité intemporelle. Rétablissement et réaffirmation, l'Islam est aussi synthèse de la Révélation universelle. Il est la récapitulation de tous les précédents messages adressés à l'humanité de la part du Ciel. C'est ce qui lui a donné cet étonnant pouvoir d'intégrer dans une même communauté de croyants des populations d'origine ethnique extrêmement diverse tout en respectant leur personnalité.

 

Étant d'essence intemporelle, l'Islam est à la fois ancien et moderne. Il est ancien puisqu'il transmet une vérité déjà connue de l'humanité des premiers âges, mais il est moderne par les moyens qu'il offre à celle des derniers âges de vivre cette vérité. Cette «modernité» se manifeste d'abord dans la simplicité de l'énonciation de ses principes doctrinaux, dont le premier et le plus fondamental s'exprime dans la Shahâda (profession de foi): Lâ ilâha illa'Llâh, Muhammadun rasûluLlâh (« Il n'est de divinité que Dieu; Muhammad est l'envoyé de Dieu»). Cette attestation de l'Unité divine proclamée à l'humanité par la mission du Prophète Muhammad (Paix et bénédiction sur lui) comporte une évidence accessible à l'homme moderne qui, pour être musulman, n'a pas besoin de souscrire à des «mystères» impénétrables à sa raison. Assurément, la Shahâda est en réalité d'une portée métaphysique que la raison humaine ne saurait épuiser, mais elle lui apporte une certitude, la plus fondamentale qui soit, celle de l'Absolu divin rendu accessible à l'homme par le message prophétique. Or, l'Islam a été Justement désigné comme la religion de la certitude.

 

Dans la confusion intellectuelle contemporaine entretenue par l'agnosticisme des écoles philosophiques en vogue, cette possibilité offerte par l'Islam de retrouver une certitude inattaquable est d'une immense portée, car elle permet déjà de rendre son sens à la condition humaine. Elle est providentielle pour l'homme qui la fait sienne et qui, par là-même, échappe à l'incohérence absurde de la civilisation actuelle et, n'en étant plus solidaire, parvient à éviter d'être entraîné dans sa course à l'abîme.

 

 

Roger du Pasquier

Découverte de l'Islam, Editions du Seuil, 1984

 

Pour le chapitre en entier: cliquez ici.

 

Tag(s) : #Islam

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