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La science occidentale me fait penser à un acrobate qui, marchant sur les mains, la tête en bas, affirmerait en agitant ses jambes : "Regardez ! Je suis bicéphale." Son approche de l'homme est tout aussi marquée du même matérialisme paradoxalement irréel... Je dois aux paysans du Zakkar, une rude montagne dans l'Ouest algérien, ma première leçon d'ethnologie pratique. Parce que j'ai accepté de me taire et d'écouter, ils m'ont expliqué leur univers, pauvre techniquement, où le symbole était plus important que l'efficacité de l'objet ou du geste, et la pensée plus importante encore : un monde sans productivité, incompréhensible pour l'Occident...

 

Pendant des années, nous, Blancs occidentaux, nous avons ignoré l'homme. Un préhistorien fouillant la terre est persuadé qu'il va trouver des objets informes, témoignages des balbutiements de l'humanité : cette attitude lui impose déjà des conclusions. Comme me le faisait remarquer Jacques Bergmann : "Si l'on présente à un préhistorien des quartz taillés par Thomson Houston pour l'équipement de certaines machines électroniques, il affirmera être en présence de grattoirs d'un type spécial." Sans aller si loin, la majeure partie de nos préhistoriens ignorent l'existence des pierres à fusil encore taillées il y a moins d'un siècle : elles figurent en grand nombre dans les musées de préhistoire. De nos jours encore, il arrive aux Bédouins du Néguev de détacher d'un bloc de silex une lame coupante pour un usage domestique quelconque puis de la jeter sans se soucier des problèmes posés aux préhistoriens à venir...

 

En ethnologie, l'attitude de l'homme blanc a été la même : une volonté têtue de considérer les hommes des civilisations différentes de la nôtre comme des "primitifs", des survivants de l'aurore de l'humanité telle qu'il l'imaginait. A l'époque où Durkheim et Lévy-Bruhl écrivaient des inepties partisanes sur la "mentalité primitive", le grand savant danois Knud Rasmunssen recueillait chez les Eskimo Iglulik cette déclaration : "Nous considérons l'âme comme la chose la plus importante et la plus mystérieuse de toutes." En ce début du XXe siècle, une découverte de ce genre venait trop tôt. Si le monde savant y avait attaché une quelconque importance, cette affirmation aurait dû modifier le postulat de base des sciences humaines, empêcher les rationalisants de se donner libre cours. Rasmunssen fut écarté, ses travaux oubliés, et l'on partit à la découverte de "sauvages" plus dociles aux théories de l'homme blanc.


Nul n'a songé un instant que le savant danois devait à ses ancêtres maternels eskimo de pouvoir ainsi brûler les étapes que connaissent tous les chercheurs lorsqu'ils vont à la découverte de l'âme d'un peuple, ce ressort secret qui permet de rendre compte de toute une civilisation, sinon de l'expliquer. Les Iglulik ne sont pas des mystiques-nés, ils habitent l'intérieur du Groenland dans un climat qui est celui du Grand Nord, menant, naguère encore, une lutte de chaque instant contre le froid et contre la faim. Imaginons que dans dix mille ans un préhistorien en mission au Groenland trouve des traces rectangulaires régulières à demi creusées dans le sol : il les identifiera - ce sont des fonds de cabanes. D'autres signes viendront lui confirmer la présence de l'homme. Il rédigera son rapport de fouilles, y consignant ses découvertes, concluant au passage d'êtres humains dotés d'un pauvre équipement technique malgré une capacité céphalique satisfaisante : des fossiles témoins de l'aurore de l'humanité. Nulle voix ne sera venue lui dire comme à Rasmunssen : "L'âme est pour nous la chose la plus importante et la plus mystérieuse."


Une question se pose alors, à nous ethnologues : toute l'histoire de l'humanité se ramène-t-elle à la transformation du harpon en fusil ? L'homme n'est-il qu'un ouvrier spécialisé, employant les millénaires d'une histoire prodigieuse à développer son habileté manuelle et, à partir de là, sa pensée ? Peut-on juger d'une civilisation par les objets qu'elle a produits ? Le Bazar de l'Hôtel de Ville est-il supérieur à Lhassa ?...


La croyance au monde invisible, c'est-à-dire à l'existence de l'âme, à l'immortalité de l'âme, à un Dieu créateur, maître de la vie, recouvre dans sa totalité le phénomène humain comme le feu et le langage articulé...  le monde invisible semble s'imposer à l'homme comme une réalité dont les qualités propres limitent et définissent les techniques de travail... Tout se passe comme si une réalité transcendante s'imposait à l'homme, aussi tangible que le fer ou le bois. La conception même de ce monde invisible est limitée à quelques idées qui ne semblent pas avoir subi de changements tant elles se maintiennent d'un bout à l'autre de l'humanité, au fil des millénaires. Des idées qu'aucune logique occidentale ne peut justifier, tant il paraît paradoxal de les trouver attestées par ces hommes de la banquise, du désert, de la jungle ou d'îles perdues.


Tout d'abord, c'est la croyance à l'existence de l'âme, un hôte invisible qui habite le corps de chair, qui en est l'essence, c'est-à-dire plus réel que les muscles du chasseur, son épieu ou son vêtement de peau... L'homme croit à la durée de l'âme par-delà la mort. Cette croyance explique et conditionne tous les rites relatifs à la mort, tous les symboles étrangement semblables d'un bout à l'autre de l'espace et du temps. J'ai eu la curiosité de recueillir ces traditions de la mort et je me suis aperçu qu'elles se ressemblaient entre elles un peu comme un même paysage décrit par des guides différents... Ce lot de certitudes communes à l'humanité a entraîné les mêmes conséquences dans toutes les civilisations. L'homme considère la mort comme un moment inéluctable de son cycle terrestre, il l'attend sans angoisse, faisant de sa vie une préparation à la vie spirituelle future considérée comme seule importante. Il en répète les étapes, en dénombre les obstacles – les mêmes dans toutes les traditions - comme un coureur étudie le terrain sur lequel il lui faudra se lancer. Le premier souci de l'homme semble être de s'entraîner pour mieux franchir cette porte mystérieuse, d'être prêt en cette vie, déjà mis sur la Voie : initié...


Cet enseignement ne s'arrête pas à des rites et à des croyances invérifiables, il a permis à l'homme d'appréhender l'espace et le temps, de s'y mouvoir à l'aise. Nous pouvons étudier soit directement, soit à l'aide de témoignages la façon dont l'homme "utilise" le monde. Nous sommes frappés de ne pas trouver trace de tâtonnements : les seuls faits observables montrent au contraire la certitude d'une gnose dont l'homme cherche à appliquer les enseignements. Ainsi, la plupart des quarante variétés d'ignames que connaissent les Australiens nomades de la région d'Arnhem sont sans goût, vénéneuses, fibreuses, peu appétissantes. Leur préparation, pour les rendre comestibles, comprend toute une série d'opérations différentes...  Cette nourriture à la préparation compliquée n'est pas considérée comme l'aboutissement d'une longue recherche, mais comme un don fait par l'Invisible, avec le mode d'emploi. Il nous faut donc rejeter l'hypothèse simpliste de l'homme "primitif" adoptant les meilleurs fruits pour son alimentation quotidienne après une dégustation comparative...


Il est difficile de maintenir davantage un système philosophique qui fait de la race blanche l'aboutissement d'une quelconque évolution chronologique vers le Bien. Il est impensable de faire de la guerre totale, telle que la conçoit l'Occident, un élément providentiel de progrès. Aucun peuple si dépourvu techniquement, aucun "sauvage" nu et tatoué n'ont conçu que l'on puisse mépriser la dignité humaine au point d'en arriver à l'abomination des chambres à gaz, aux corps humains transformés en engrais ou en savon, aux camps de concentration. Il ne semble pas que l'homme blanc puisse trouver dans ses télescopes géants, ses broyeurs d'atomes ou ses bombes une solution à la mortelle contradiction interne qu'il porte en lui.


L'Occident s'est écarté de la voie suivie si longtemps par l'humanité. En ce XXe siècle finissant, il est en proie à une grande peur de l'An Mille - Deux Mille en l'occurrence -, faisant crier à la fin des temps, aux signes et aux prophètes, à chaque secousse sismique, à chaque baleineau échoué sur une plage, à chaque exhibition d'un barbu échevelé. Cette angoisse millénariste n'est que le reflet de notre peur de la mort, car, malgré notre progrès matériel, l'aventure humaine et son cycle nous sont désormais étrangers.


Nous, Occidentaux, nous avons choisi dans le labyrinthe une direction différente, sans trouver de fil pour nous guider : nous sommes des enfants perdus dans le noir et non des adultes assurés de leur voie. Peut-être en courbant nos nuques raides pourrons-nous retrouver dans la cendre les humbles traces laissées par les pieds nus de nos frères, peut-être saurons-nous y déchiffrer le maître mot de toutes les initiations. L'humanité est semblable à cette écharpe dont me parlait Jacques Bergmann, une belle écharpe de soie portant un message de bienvenue que seule pouvait déchiffrer une machine électronique d'un type particulier. Il y a un message inscrit en lettres d'hommes au travers des mers et des continents, la tête lectrice est en nous et c'est nous qui pouvons retrouver cette parole perdue.


Par Jean Servier.

Octobre 1964, extrait de l'article "Je ne crois pas au progrès!"

 


Pour l'article intégral: cliquez ici

Tag(s) : #L'Universel

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