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Si l'on met de côté toutes les implications politiques que recouvre ce terme, le "conservateur" est d'abord quelqu'un qui s'efforce de "conserver". Pour déterminer si une telle attitude est juste ou erronée, il suffit de considérer ce que l'on cherche à conserver. Si les structures sociales que l'on défend - et du reste c'est toujours de cela qu'il s'agit - sont en conformité avec la finalité la plus haute de la vie humaine, et correspondent aux besoins profonds de l'homme, pourquoi ces structures sociales ne seraient-elles pas aussi bonnes, voire meilleures, que toutes les innovations que le cours du temps peut apporter? Il paraît normal de suivre un tel raisonnement, mais l'homme contemporain ne raisonne plus normalement. Même lorsqu'il ne méprise pas systématiquement le passé et qu'il ne place pas toute son espérance dans le seul progrès technique pour améliorer le sort de l'humanité, il a généralement un préjugé contre toute attitude conservatrice. Car en fait, que ce soit chez lui conscient ou pas, il est influencé par la thèse matérialiste selon laquelle toute forme de "conservatisme" va à l'encontre du principe de changement inhérent à la vie, et conduit de ce fait à la "stagnation".


[...] Il y a l'idée familière que l'homme est en cours d'évolution et doit évoluer vers une espèce supérieure; l'homme du vingtième siècle, par conséquent, serait différent de l'homme des époques révolues. Dans tout ceci, on perd de vue cette vérité essentielle, proclamée par toutes les religions, à savoir que l'homme est l'homme, et non pas seulement un animal parmi les autres, du seul fait qu'il porte en lui un centre spirituel qui n'est pas soumis au principe cosmique du changement. En l'absence de ce centre spirituel, qui est la source de nos capacités de raisonnement - et que l'on peut donc définir comme l'organe spirituel qui véhicule le sens de la vérité - nous ne serions même pas capable de constater le changement qui s'opère dans le monde autour de nous. En effet, comme l'énonce Aristote, ceux qui déclarent que toute chose, y compris la vérité, se trouve dans état de flux perpétuel, se condamnent à la contradiction interne: si rien ne résiste à ce flux incessant, sur quelle base stable peuvent-ils donc formuler un jugement valide?


[...] Labourer la terre, prier pour qu'il pleuve, créer des objets utiles et des formes intelligibles à partir de matières premières qu'offre la nature, compenser l'indigence de certains avec le surplus de richesse de certains autres, régner tout en étant prêt à sacrifier sa vie pour ceux sur qui on règne, enseigner par amour pour la Vérité: voici quelques-unes de ces occupations traditionnelles qui portent en elles-mêmes leur propre récompense. On peut à bon droit se demander si le "progrès" les a promues ou rabaissées.


Nombreux, de nos jours, sont ceux qui pensent que l'homme accomplit sa véritable destinée dans le travail, aux commandes d'une machine. Non: sa destinée véritable et intégrale, l'homme l'accomplit lorsqu'il prie et invoque la bénédiction divine, lorsqu'il commande et combat, sème et récolte, sert et obéit. Voilà ce qui sied à la nature de l'homme.

 

[...] Depuis l'effondrement, non seulement des hiérarchies sociales, mais également de presque toutes les structures traditionnelles, les gens qui ont conservé, en toute lucidité, une mentalité conservatrice, n'ont plus rien à quoi se raccrocher. Ils se trouvent isolés dans un monde complètement asservi qui se targue de liberté, et qui se targue d'être riche et divers alors que son uniformité écrase tout. On ne cesse de clamer que l'humanité est sur la voie d'un progrès continuel, que l'être humain, après avoir "évolué" pendant des millions d'années, a désormais entamé une mutation décisive, qui doit le conduire à sa victoire finale sur les conditions matérielles de la vie. Le conservateur lucide et intelligent est seul dans une foule en délire, il reste seul éveillé au milieu d'un peuple de somnambules qui prennent leur rêve pour la réalité. Il sait, par expérience et par discernement, que l'homme, malgré son obsession du changement, reste toujours le même, pour le meilleur et pour le pire. Les questions fondamentales que soulève la condition humaine sont toujours restées les mêmes; les réponses sont connues depuis la nuit des temps, et pour autant que le langage humain puisse les exprimer, elles ont été transmises, depuis toujours, au fil des générations. C'est ce précieux héritage qui importe avant tout au conservateur lucide et intelligent.


Puisque de nos jours presque toutes les formes de vie traditionnelles ont été détruites, le conservateur n'a que rarement l'occasion de prendre part à un travail qui possède, par sa signification et son utilité, une valeur universelle. Mais toute médaille a son revers: la disparition des formes traditionnelles nous met à l'épreuve et nous oblige à faire preuve de discernement. Quant à la confusion qui règne autour de nous dans le monde, elle nous impose de laisser de côté tous les accidents, pour nous tourner résolument vers l'essentiel.

 

 

Sidî Ibrahîm (Titus Burckhardt)

Extraits de l'ouvrage Miroir de l'Intellect, chap. IV: Etre conservateur.

 

 

 

Pour écouter le chapitre entier: cliquer ici

Tag(s) : #Leur progrès

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