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« Je n’arrivais pas à trouver mon fils, alors j’ai ramené un morceau de chair à la maison et je l’ai appelé mon fils. J’ai dit à ma femme que nous l’avions retrouvé, mais je n’ai pas autorisé ses enfants ni personne d’autre à le voir. Nous avons enterré le morceau de chair comme si c’était mon fils.  »

« {j’ai ramené un morceau de chair à la maison et je l’ai appelé mon fils.} »

Aux premières lueurs de l’aube, vendredi dernier, dans le district de Chardarah de la province de Kunduz dans le nord de l’Afghanistan, les villageois s’étaient rassemblés autour des carcasses de deux camions citernes qui avaient été bombardés par l’OTAN. Ils se sont frayés un chemin à travers prés de cent cadavres calcinés et de membres enchevêtrés mélangés aux cendres, à la boue et au plastic fondu des jerrycans, à la recherche d’un parent, d’un frère ou d’un cousin. Ils ont crié leurs noms mais n’ont pas reçu de réponse. A l’heure qu’il était, il n’y avait plus de survivants.


Les événements qui ont suivi constituent une de ces scènes macabres de la guerre, celle-ci ou une autre. Les parents en deuil ont commencé à se quereller et à se disputer les restes de ceux qui, quelques heures auparavant, cherchaient du carburant dans les carcasses des camions citernes. Pauvres dans un des pays les plus pauvres du monde, ils cherchaient à constituer des stocks en prévision de l’hiver qui s’annonçait.


« Nous n’avons reconnu aucun corps lorsque nous sommes arrivés, » a dit Omar Khan, le chef enturbanné du village d’Eissa Khail. «  C’est comme si une bombe chimique avait explosé, tout était brûlé. Les corps étaient comme ça, » et il a joint ses mains en pliant ses doigts comme des griffes. «  Ils étaient comme des troncs d’arbres calcinés, comme du charbon. »


« Les villageois se disputaient les cadavres. Les gens disaient celui-là c’est mon frère, celui-ci c’est mon cousin mais personne n’arrivait à identifier qui que ce soit.  »


Alors les anciens du village sont intervenus. Ils ont ramassé tous les corps qu’ils ont pu et ils ont demandé aux gens de leur indiquer combien de proches ils avaient perdus.


Une queue s’est formée. Un par un, les personnes endeuillées ont donné les noms des frères, cousins, fils et neveux disparus, et chacun a reçu en retour son quota de cadavres. Leurs identités n’avaient pas d’importance, de toute façon ils étaient entremêlés au-delà de toute reconnaissance. La seule chose qui importait était d’avoir un corps à enterrer et de pouvoir prononcer les prières.


«  Un homme se présentait et disait "j’ai perdu mon frère et un cousin", alors on lui donnait deux corps,  » a dit Omar Khan. « Un autre disait qu’il avait perdu cinq membres de sa famille, alors on lui donnait cinq corps qu’il pouvait ramener et enterrer. Puis lorsqu’il n’y avait plus de corps, nous avons commencé à distribuer des membres, des jambes, des bras, des troncs. » A la fin, il ne restait que cinq familles qui sont repartis les mains vides. « Leurs fils sont toujours portés disparus. »


Omar Khan a plissé ses yeux et a fait une grimace de dégout. «  L’odeur était terrible. Pendant trois jours, je sentais la chair et le carburant calciné. »


Omar Khan était un des 11 villageois que le Guardian a interviewé. Nous étions arrivés dans la région au début de la semaine avec l’intention de visiter le site, mais l’enlèvement d’un journaliste du New York Times et les échanges de tirs qui ont précédé sa libération ainsi les quatre morts rendaient le voyage trop dangereux. Alors les villageois se sont rendus à la ville pour nous raconter leur histoire.


Nous nous sommes assis autour d’une table dans le sous-sol d’un hôtel et un par un ils nous ont raconté la frappe aérienne - qui a fait entre 70 et 100 victimes, soit une des frappes les plus dévastatrices de toute la guerre. Les villageois ont raconté que les Taliban avaient détournés les camions citernes vers 19h, le jeudi soir, et voulaient les emmener dans leur fief à Chardarah, au sud-ouest de Kunduz.


Pour arriver à Chardarah, ils devaient traverser à gué une rivière pour éviter un pont occupé par un poste de l’armée afghane. Mais lorsqu’ils ont commencé à traverser, les camions se sont enlisés, alors les Taliban ont appelé les villageois des alentours pour leur donner un coup de main.


Jamaludin, un fermier de 45 ans, était en train de prier dans la mosquée lorsqu’il a entendu le bruit d’un tracteur. « Je suis rentré à la maison et j’ai vu que trois de mes frères et un neveu étaient partis avec mon tracteur, » dit il. « J’ai appelé mon frère pour lui demander ce qui se passait. Il m’a répondu que les Taliban lui avaient demandé de ramener le tracteur pour les aider à sortir un camion citerne. » Jamaludin était alarmé. « J’ai demandé quel camion ? Ce ne sont pas nos affaires, que les Taliban ramènent leurs propres tracteurs. Je l’ai rappelé une heure plus tard. Il m’a dit qu’ils n’arrivaient toujours pas à sortir les camions et que les Taliban refusaient de le laisser partir, alors je suis retourné me coucher. »


Lorsque les Taliban ont réalisé que les camions citernes étaient coincés, ils ont décidé de siphonner les citernes et ont invité les gens à partager le ghanima, le butin de guerre. Du carburant gratuit pour tous.


Assadullah, un jeune homme de 19 ans avec une mèche qui lui tombait sur le front, reçut un appel d’un ami qui disait que les Taliban distribuaient du carburant.


« J’ai emporté deux jerrycans avec moi, j’ai appelé un frère et un ami et nous sommes partis. C’était une nuit de pleine lune et on voyait très clairement. Il y avait déjà beaucoup de monde sur place. Tout le monde se bousculait pour se servir. Nous sommes pauvres, et nous voulions tous en avoir un peu pour l’hiver.


« J’ai rempli mes bidons et je me suis éloigné tandis que mon frère tentait toujours de remplir les siens. J’ai marché cent mètres, peut-être deux cents. »


Il était environ 1h du matin, le vendredi, lorsque les avions ont attaqué. « Il y a eu un grand éclair dans le ciel suivi d’explosions, » dit Assadullah. « Je suis tombé. Lorsque j’ai récupéré mes esprits, il y avait une fumée épaisse et je ne voyais rien. J’ai appelé, j’ai crié, mais mon frère n’a pas répondu. Je ne pouvais pas le voir. Il y avait du feu partout, et le silence et les corps qui brûlaient. »


Il a soulevé sa chemise pour me montrer quatre blessures provoqués par des éclats et deux marques de brûlures sur le cou.


Jamaludin s’est réveillé vers 1 h pour préparer à manger. C’était la Ramadan, et il fallait préparer le Sehur, le dernier repas avant le lever du soleil. « J’ai appelé mon frère de nouveau et je lui ait dit que j’entendais beaucoup d’avions dans le ciel, et je lui ai demandé pourquoi il n’était pas revenu. Il m’a dit qu’il allait rapporter du carburant et qu’il allait bientôt rentrer. J’ai raccroché et je suis sorti dans la cour, et puis il y a eu un grand feu, comme une grosse lampe à pétrole en plein ciel. J’ai appelé mon frère à nouveau mais le téléphone ne répondait plus. Je suis sorti et j’ai couru jusqu’à la rivière. L’odeur de fumée venait de là. »


« Lorsque je suis arrivé, je ne voyais pas mon frère. J’ai crié son nom. J’ai vu des gens transporter des blessés, alors je suis rentré et j’ai prié et j’ai attendu le lever du jour. »

Jan Mohammad, un veillard avec une barbe blanche et des yeux verts, dit avec colère « J’ai couru, j’ai couru pour retrouver mon fils parce que personne ne voulait m’emmener. Je n’arrivais pas à le trouver. »


Il a posé sa tête sur sa main qui reposait sur la table, et a commencé à se cogner la tête contre sa main blanche flétrie. Puis il s’est relevé et ses yeux étaient rouges et des larmes coulaient. « Je n’arrivais pas à trouver mon fils, alors j’ai ramené un morceau de chair à la maison et je l’ai appelé mon fils. J’ai dit à ma femme que nous l’avions retrouvé, mais je n’ai pas autorisé ses enfants ni personne d’autre à le voir. Nous avons enterré le morceau de chair comme si c’était mon fils. »


Puis il a craqué et s’est mis à crier sur le jeune Assadullah qui avait frappé à la porte de la maison du vieux et avait dit à son fils qu’il y avait du carburant gratuit pour tous. « Tu as détruit mon foyer ».


Assadullah s’est détourné et a fixé le mur. « Tu as détruit mon foyer » a-t-il crié de nouveau. Jan Mohammad a laissé retomber sa tête sur sa main et s’est mis à balancer son corps, son turban faisant des allers-retours comme une énorme pendule. « Taouba (le pardon), » a-t-il murmuré. « Des gens ont perdu leurs parents et leurs enfants pour un peu de carburant. Taouba. »

 


Ghaith Abdul-Ah, 16 septembre 2009 - Le Grand Soir -
Traduction partielle par VD pour le Grand Soir
Tag(s) : #Témoignages

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