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Depuis plusieurs années, les salles d’attente et les couloirs du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) (*) étaient équipés, à l’intention des patients, de bombonnes d’eau fournies par la société Eden Springs, une société israélienne qui exploite notamment les sources d’eau du Golan, territoire syrien occupé depuis 1967 par Israël, en violation des résolutions de l’ONU. C’est donc avec une agréable surprise que les patients et soignants du CHUV que la présence de bombonnes d’eau Eden Springs choquait, ont récemment découvert qu’elles avaient été remplacées par des bombonnes d’une autre société : Edelvia (**).

Des appels à boycotter Eden Springs [1] avaient été adressés à la direction du CHUV, par des patients de l’hôpital attentifs au respect des droits des Palestiniens sous occupation militaire israélienne. Dans quelle mesure leurs demandes ont-elles pesé dans la décision de mettre un terme au contrat, signé en 2000 avec Eden Springs, contrat qui portait sur un montant de 120’000 francs par an et qui avait déjà rapporté près d’un million de francs suisses à cette société ?

C’est à la suite de ces protestations, dont il avait été informé, que le journaliste Christian Campiche avait alors mené un travail d’investigation et publié des articles mettant en exergue le fait que, en Suisse et notamment dans le Canton de Vaud, l’eau du robinet est d’excellente qualité, infiniment moins coûteuse et bien meilleure pour la santé que l’eau mise en bouteille ; une option que les hôpitaux de Fribourg et de Genève avaient déjà adoptée, s’épargnant ainsi des dépenses inutiles [2].

Christian Campiche s’était adressé par la suite à M. Jacques Neirynck, député vaudois au Conseil national, auteur d’un livre intitulé « Les scandales de l’eau en bouteille », pour lui demander ce qu’il pensait de la politique d’approvisionnement en eau du CHUV. Ce député avait alors annoncé vouloir déposer au Conseil national une interpellation à ce sujet [3]. Cette épée de Damoclès n’a probablement pas été étrangère à la décision prise par la direction du CHUV.


Toujours est-il que ce succès - l’éviction d’une société impliquée dans l’exploitation d’une terre illégalement occupée par Israël - n’a reposé, en définitive, que sur quelques initiatives individuelles et citoyennes et la ténacité d’un honnête journaliste d’investigation.


Cela doit nous inciter à réfléchir sur l’absence de soutien que les initiatives de ce genre reçoivent de la part des associations qui disent défendre la cause des Palestiniens opprimés par l’occupation israélienne. Comment leurs dirigeants ont-ils pu rester inertes alors qu’ils étaient informés par ces articles mettant en cause Eden Springs - numéro un de la vente d’eau en bombonnes en Suisse – pour son rôle dans la spoliation de terres arabes ? Il leur eût suffit pourtant de suivre la voie tracée de longue date par l’association écossaise « Scottish Palestine Solidarity Campaign » [4].


Il suffisait de le vouloir. Mais le problème est qu’ils ne le voulaient pas.


Quoi de plus normal que de soumettre Israël à un boycottage, comme cela fut fait contre l’apartheid sud-africain, la seule action considérée comme efficace par les 172 organisations palestiniennes ayant appelé dès 2005 au « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » contre Israël [5] ? Pourquoi refuser d’appliquer à l’État juif le même traitement qu’à l’Afrique du sud de l’apartheid, et donner à Israël un statut à part ?


Les responsables des grandes associations de solidarité avec les Palestiniens n’ont jamais voulu engager une stratégie de boycottage digne de ce nom [6]. Pendant ce temps, Israël pouvait continuer de massacrer les Palestiniens sans être vraiment inquiété.


Cette manière de solidarité biaisée était d’autant plus critiquable que ces associations pouvaient compter sur le soutien de nombreux militants sincères et prêts à agir efficacement. Or, force est de constater que, depuis des décennies, leurs actions et pétitions de principe, qui ne cassent pas les pattes d’un canard, n’ont jamais impressionné Israël. Ce qui est grave est que, pendant ce temps, alors qu’Israël consolidait ses acquis illégaux, la Palestine continuait de s’enfoncer.


On peut reprocher à la direction de ces associations d’avoir conforté la stratégie politique de militants appartenant au prétendu « camp de la paix israélien » et à nombre d’organisations juives qui, sous couvert de défense de la Palestine, ont en réalité mené la solidarité internationale en bateau ; car leur objectif, non avouable, a toujours été de contrôler, autant que faire se peut, le discours et les débats sur la Palestine pour éviter leur radicalisation. Ils ont ainsi encouragé un « processus d’Oslo » et une « solution à deux Etats », que des personnalités lucides comme Edward Saïd ont dénoncés dès le départ, comme étant dommageables pour la cause palestinienne. Cela a conduit les Palestiniens au désastre.


Aussi, ils ont continué de travailler avec une Autorité palestinienne, dominée par le mouvement laïc du Fatah, (et de travailler avec ses représentants au-dehors) alors même qu’elle avait abandonné ses idéaux et collaborait, sous couvert de « normalisation », avec l’occupant israélien pour éliminer la résistance, incarnée par le mouvement religieux du Hamas.


Nous avons recueilli, durant sept ans, de nombreuses doléances de militants du mouvement de solidarité qui se sentaient très frustrés, car leurs dirigeants n’ont jamais eu la volonté réelle de lancer des actions de boycottage contre l’État d’Israël. Leur préoccupation, affirmaient-ils, a toujours été de ne jamais remettre en question les acquis illégaux sur lesquels Israël s’est installé ; raison pour laquelle ils ont bercé les gens d’illusions en leur faisant miroiter que le « processus d’Oslo » et la « solution à deux Etats » conduisaient à la paix.


C’est ainsi que, par le passé, ils se sont employés à isoler ceux qui appelaient à mettre le boycottage au centre du combat contre Israël. Ils prétextaient que le boycottage d’Israël allait favoriser l’antisémitisme. Ils trouvaient toujours des astuces pour l’esquiver et ne pas s’engager officiellement là-dessus [7].


Cette pseudo solidarité parle, non sans hypocrisie, de « paix juste entre Israéliens et Palestiniens », de « conflit », une manière de faire croire, qu’il s’agirait d’une dispute entre deux forces égales qui peuvent s’entendre et négocier. Alors qu’il s’agit d’une guerre de domination menée, depuis 61 ans, par un État colonial puissamment armé contre un peuple qu’il a totalement spolié et qui ne pourrait que capituler s’il acceptait cette fausse symétrie.


Un État, qui pratique l’apartheid, qui occupe militairement la Cisjordanie et Jérusalem Est, et qui maintient depuis trois ans Gaza sous un blocus criminel destiné à affamer et asphyxier ses habitants, ne devrait pas bénéficier de protection de la part de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la justice.


Il serait temps que tous ceux qui veulent apporter un appui aux victimes palestiniennes, de l’occupation la plus longue et brutale de notre époque, en tirent les leçons. Et qu’ils expriment en toute clarté leur soutien à la résistance légitime d’un peuple sous occupation, le boycottage d’Israël étant une des formes de cette résistance.


Silvia Cattori

 



(*) Il s’agit d’un des plus gros hôpitaux de Suisse subventionnés par l’État. Il représente en bref (chiffres de 2007) :
- 1’327 lits exploités (dont 914 en soins somatiques, 357 en psychiatrie, et 56 en médico-social)
- 38’359 patients hospitalisés au cours de l’année
- 7’802 collaborateurs
- un budget annuel d’un peu plus de 1 milliard de francs suisses.

(**) Voir : « Le CHUV renonce à Eden et passe à l’eau du robinet », article paru dans deux quotidiens suisses : La Liberté et Le Courrier du 06.08.2009.


 

[1] Voir « Les habitants de Gaza condamnés à boire une eau polluée », par Silvia Cattori, silviacattori.net, 11 mars 2008.

[2] Voir :
- « Le CHUV n’est plus un paradis pour Eden », par Christian Campiche, article paru dans La Liberté du 11.09.2008.
- « Le CHUV se désaltère toujours à l’Eden », par Christian Campiche, article paru dans La Liberté du 07.04.2009.

[3] Voir : « Eau du CHUV : Neirynck entend déposer une interpellation », par Christian Campiche, 10 mai 2009.

[4] Voir :
http://www.scottishpsc.org.uk/index.php ?option=com_content&view=article&id=12&Itemid=343

[5] Voir : http://www.bdsmovement.net/ ?q=node/52#French

Au sujet de l’appel au boycottage d’Israël, dans un article intitulé « 60 ans après : le partage ou la paix », Pierre Yves Salingue écrivait en mai 2008 : « Sans jamais remettre en cause la légitimité de la résistance armée à l’occupation, les militants [du boycott] ont estimé que, si les actions armées recueillaient une sympathie populaire, elles ne permettaient pas une participation directe à la lutte de la part de la population présente sur la terre de Palestine de même que celle des Palestiniens vivant en exil. L’appel au boycott, au désinvestissement et aux sanctions permettait à un mouvement de soutien international d’exister réellement, non comme l’auxiliaire d’un hypothétique « processus de paix » mais comme un acteur pouvant contribuer à remettre en cause le rapport de forces et à aider réellement les Palestiniens par des actions durables et efficaces pour isoler l’Etat d’Israël ».

[6] Les appels au boycottage sont restés longtemps lettre morte car, jusqu’à tout récemment, la plupart des associations de solidarité traditionnelles ne s’étaient guère montrées pressées de les endosser.

[7] Nombre de militants nous ont rappelé, non sans colère, par quels arguments et procédés discutables, lors de la « Conférence internationale pour une paix juste en Palestine et en Israël » tenue en mai 2006 à Genève, la direction de l’ECCP (European Coordination of Committees and associations for Palestine), avait réussi à ne pas inscrire officiellement à l’agenda de la conférence l’appel au boycottage d’Israël, comme le demandaient les Palestiniens et les militants suisses et britanniques alarmés par le blocus de Gaza soutenu de fait par l’Occident, et s’était contenté d’un vague soutien qui ne portait pas à conséquence pour Israël.

 

 

Source: http://www.silviacattori.net/article930.html



Tag(s) : #Boycott - Désinvestissement - Sanctions

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