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Le début du mouvement en Guadeloupe

Le LKP avait déjà déclenché une semaine de grève en décembre. Il a déposé un cahier contenant de multiples revendications, parmi lesquelles, ces fameux 200 Euros d’augmentation des bas salaires.

En 2 mois, ces cahiers de revendication n’ont même pas été ouverts par l’État ni les patrons. Ceux-ci ont sous-estimé l’ampleur de la crise qui traverse la Guadeloupe, comme le reste du monde. La situation économique et sociale dans les Antilles désignée par le terme créole « pwofitasyon »est directement héritée de la colonisation. La population antillaise a une conscience aigüe de cette exploitation, et comment ne pas s’en rendre compte, quand on travaille au SMIC samedi, dimanche et jours fériés pour un patron béké, pur descendant des négriers ? Les mouvements de grève sont donc fréquents en Guadeloupe. Lors de la grève de décembre, l’État français et le patronat ont du se dire : « encore ! » et se rendormir. Ils n’ont pas saisi 2 choses essentielles : la première, c’est qu’une situation d’injustice sociale génère une juste colère populaire que de fréquentes grèves ne calment pas, mais entretiennent. La deuxième, c’est que la crise mondiale venant appuyer les effets de la « pwofitasyon », était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Mais pour se rendre compte de cela, encore faut-il être en contact avec la réalité populaire …

Le 19 janvier, constatant l’absence de prise en compte de ses revendications, le LKP appelle à la grève générale. Et depuis cette date, une expression hante les médias : « la Guadeloupe est bloquée ». Autrement dit, quand tout un peuple d’exploités est ouvertement méprisé, il sait se lancer dans un rapport de forces où il se rend dominant.


Revendications et négociations


Face à cette volonté de lutte, l’État français et le patronat a bien du ouvrir des négociations.

Chargées toujours du même mépris : les élus nationaux ont dédaigné se déplacer jusqu’aux Antilles, envoyant simplement Jégo en guise de pigeon voyageur … avec les conséquences que l’on connaît ! Jégo, sans doute mal coaché, a vite cédé face au LKP, et s’est engagé sur la définition d’une plate-forme de revendications à examiner. Dans la soirée, il reçut l’ordre de rentrer sur Paris expressément. Ce qu’il fit. Sa chaise restée vide à la table des négociations fut un symbole de l’incohérence de ces négociations. Surtout quand, revenu de Paris, Jégo nia tout bonnement les engagements pris devant le LKP. A l’entendre, il « n’avait jamais dit ça ». Autrement dit, les représentants de l’État français peuvent raconter n’importe-quoi, mentir selon les circonstances, et surtout prendre les représentants du peuple pour des cons. La population guadeloupéenne a gardé un souvenir ému de ce brutal retournement de veste.

Aux côtés des représentants de l’État français, le patronat était divisé. Les grands patrons étaient représentés par le MEDEF, tandis que chaque catégorie (par domaine et par localité) de petits patrons défendait ses intérêts par le biais d’associations spécifiques.

Par contre, les intérêts populaires étaient défendus par le LKP, réunissant plus de 80 syndicats et associations.


Une autre force a été la démocratisation des négociations que le LKP a imposé : les militants restaient aux portes du QG, et, toutes les heures, J.M. Nobertin, l’un des porte-parole du LKP, quittait la table des négociations pour les informer des avancées.

Les revendications du LKP portaient sur de multiples aspects de la société : outre l’augmentation des bas salaires, le gel des loyers pendant un an, la création d’une commission de contrôle pour éviter les monopoles économiques, l’augmentation des bourses étudiantes, des mesures plus spécifiques étaient exigées, notamment la priorité à l’embauche des natifs de l’île.


Les arguments des opposants au mouvement, bien relayés par les médias en France …


Acculés, les opposants ont enchaîné les mauvais arguments, massivement relégués par les médias, et beaucoup entendus dans la bouche des français.


L’argument le plus répandu pour décrédibiliser le LKP a été la nature de ses revendications et de ses slogans. Pour le patronat métropolitain ou béké, le soulèvement d’une population composée en majorité (mais pas seulement !) de noirs et de métis exploités a trouvé une explication toute simple : il s’agissait bien-sûr d’un mouvement raciste. Cette explication semblait confirmée par des slogans tels que «  la Gwadeloup cé ta no, la Gwadeloup a pa ta yo », ainsi que par la revendication de priorité à l’embauche des natifs de l’île. Ce qui est frappant, c’est que les français qui ont répété ce type d’arguments ne se sont pas posé cette question : pourquoi cette île majoritairement composée de noirs et de métis ne comportaient que des grands patrons blancs ! La situation sociale en Guadeloupe n’a en fait guère évolué depuis l’abolition de l’esclavage par Victor Schoelcher en 1848. Rappelons au passage que cette abolition était soutenue par les colons, qui jugeaient que les esclaves, déprimés et révoltés, seraient plus rentables avec un statut d’hommes libres. Le concept d’ « esclaves modernes », dont les antillais se réclament parfois eux-mêmes, est pertinent. Aujourd’hui, la communauté béké, directe descendante des colons possède la presque totalité des exploitations agricoles, et 60% des grands centres de redistribution alimentaire, ce qui engendre une situation de monopole et a pour directe conséquence cette vie si chère. Dans les secteurs secondaires et tertiaires, les grands patrons sont presque toujours des métropolitains. On trouve ici le véritable sens du slogan « la Gwadeloup cé tan no, la Gwadeloupe cé pa ta yo ! », qui n’est pas un slogan raciste, mais qui exprime une volonté de changer cette discrimination institutionnalisée. De même, la demande de priorité d’embauche aux guadeloupéens est légitime, quand on sait que les hautes responsabilités dans les entreprises sont presque toujours confiées à des métropolitains. Il est assez ironique que cette revendication de simple justice aie pu passer pour du racisme anti-blanc ! La seule catégorie de l’île qui puisse collectivement être accusée de racisme, ce sont les békés, qui justifient leur domination économique par des propos racistes (comme on peut le voir chez les békés martiniquais dans le reportage intitulé Les derniers maîtres de la Martinique, disponible sur Internet).


Un autre argument contre le LKP était que celui-ci n’était pas représentatif de l’ensemble de la population. La population guadeloupéenne, à en croire les médias, était satisfaite de sa situation et se plaignait des grèves et des blocages. Cet argument est fondé sur la supposition faite par les patrons et l’État français, que ce peuple se laissera exploiter sans jamais se révolter (c’était le résultat souhaité de l’abolition de l’esclavage !), il est de la même logique que celle qui leur a fait sous-estimer l’ampleur du mouvement. Il serait temps qu’ils se rendent à l’évidence : la société guadeloupéenne a profondément conscience de son état d’exploitation. Les intellectuels communiquent cette conscience, comme Patricia Braflan-Trobo, connue depuis 2007 pour son ouvrage sur les grèves antillaises, et qui déclare dans une interview pour France-Antilles (du 14 et 15 février 2009) : « Cette crise est celle de la fondation de la société guadeloupéenne (…) La position d’un certain patronat, rangé derrière le MEDEF montre qu’ils n’ont pas compris que le pouvoir au sein de l’entreprise se partage. Tout comme les bénéfices tirés du tissu économique ». Cette volonté d’en finir avec la pwofitasyon est également relayée par l’Église, dont l’influence sur la société antillaise est forte. La rencontre diocésaine des responsables catholiques de Guyane, Martinique et Guadeloupe, en janvier, a abouti à la rédaction d’un texte : « la crise est bien là. (…) Ce sont les pauvres les premières victimes et le nombre de pauvres augmente d’année en année dans notre pays. (…) Une autre Guadeloupe est possible si nous nous donnons les moyens de réorienter notre économie pour qu’elle soit au service des personnes et non du profit de quelques-uns.» (France-Antilles, 28 janvier). Présenter le mouvement populaire comme un phénomène minoritaire est donc une grave erreur d’analyse.


Enfin, un nouvel argument : le climat de peur que ferait régner le LKP sur la population. Un argument typique, utilisé à chaque conflit : une situation injuste non contestée est considérée comme stable (et on appelle cette stabilité « paix », ou « ordre public »). Lorsqu’une partie du peuple opprimé se révolte, on l’appelle « fauteur de guerre » (comme les résistants armés en territoire palestinien) ou « rebelle troublant l’ordre établi » (comme les nationalistes algériens dans les années 50). Cette vieille tactique du pouvoir est appliquée en ce moment dans l’hexagone, qui criminalise les mouvements de contestations : qualifiés d’« ultra-gauche » quelle que soit leur idéologie, ils représentent un danger, « prennent les autres en otage » … C’est selon la même tactique que le LKP a été traité de tous les noms : mouvement raciste, minoritaire, violent … On ne saurait trop rappeler que les mouvements sociaux en Guadeloupe ont en effet fait une victime : Jacques Bino, membre de le CGTG et du LKP, assassiné sur un barrage de route dans des circonstances douteuses. Donc les morts sont chez le LKP, mais ceux qui ont peur sont ses ennemis !

 

Tous ces arguments peu crédibles pour cacher une crainte : celle qu’une concession du patronat montre aux mouvements sociaux d’Hexagone et du monde, que la victoire est possible.

 

La spécificité du mouvement guadeloupéen doit être soulignée : il s’agit bien d’une lutte contre un système économique et social colonial. Cependant cette particularité ne doit pas nous faire oublier que le colonialisme est une forme parmi toutes celles que revêt l’exploitation capitaliste. La lutte des classes populaires en Guadeloupe contre le patronat colonialiste ne peut pas être séparée de celle que mènent les travailleurs exploités de la France Hexagonale contre le même patronat : que celui-ci soit issu du même pays que ces exploités ne change rien au rapport d’exploitation ! La « pwofitasyon », nous la subissons tous, de quelque région du monde où nous soyons. Le MEDEF a conscience de cela : loin de défendre les intérêts du seul patronat guadeloupéen, ce sont les intérêts du patronat français qu’il a défendu durant ces négociations. Et ce qui le prouve, c’est le fait que Willy Angèle, président du MEDEF guadeloupéen, n’a aucun salarié là-bas ! Le peuple français de l’hexagone doit avoir conscience que la victoire du LKP en Guadeloupe, c’est une victoire du mouvement social en France de manière globale, et même à l’échelle mondiale. Le patronat et l’État ont lâché l’argent nécessaire aux augmentations de salaires, aux augmentations de bourse et de minimums vieillesse, tout cela en période de crise, alors même que des postes sont supprimés partout pour des raisons soi-disant de manque de moyens.


Ce que tous les mouvements de contestation du capitalisme doivent retenir de cette grève :


Une grève n’est efficace que si elle est générale et reconductible ! Les journées de manif comme celles du 29 janvier ou du 19 mars n’ont d’impact que si elles sont les introductions d’un mouvement de long terme, comme les mouvements actuels sur les facs.

 

Une grève doit être inter-syndicale ! L’exemple du LKP a montré que l’union des travailleurs est une arme redoutable face au patronat et à l’Etat.

 

Les directions syndicales ne doivent pas confisquer et affaiblir le mouvement ! ! !

Nobertin informant les militants toutes les heures des évolutions des négociations, l’attitude offensive de Elie Domota, sont autant de modèles de formes de lutte qu’il nous faut mettre en application ici et maintenant.

A écouter Bernard Thibaut, cette lutte ne serait « pas exportable ». Encore un exemple de ce manque de volonté et de combativité des directions syndicales. Eli Domota, interviewé pour le NPA, déclare : « c’est aux travailleurs de se rassembler. En France, les travailleurs y croient, mais les dirigeants des différentes organisations font trop de calculs. Il faut que la tête laisse les travailleurs prendre les choses en main. Aujourd’hui, la logique veut qu’il y ait toujours plus d’argent pour les riches, alors que les travailleurs n’ont droit qu’aux licenciements. Ils n’ont plus d’autre choix que d’entrer en lutte ».


Marie Geaugey, 19 mars 2009

 

 

Tag(s) : #Colonialisme

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