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« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Jean de La Fontaine.

Plusieurs décisions de tribunaux, rendues aux Etats-Unis et en France à quelques semaines d'intervalles sur des affaires concernant l'Irak, amènent à se poser de sérieuses questions sur la compréhension de la notion de « justice ». Car à justifier le pire ou assimiler des résistants à des criminels, on est en droit de se poser la question : jusqu'à quand allons-nous supporter l'arbitraire ?

Le mercredi 4 juin, Andrew Grayson, officier de renseignement du corps des marines américain a été acquitté par le tribunal militaire mis en place à Camp Pendleton, en Californie. Il était poursuivi pour avoir tenté de détruire des preuves relatives au massacre de 24 civils irakiens par des soldats américains le 19 novembre 2005 à Haditha, un village situé à 260 km à l'ouest de Bagdad. Les témoins ont accusé les marines d'avoir passé leur colère sur des civils sans défense après la mort de leur camarade, due à l'explosion d'une mine en bord de route. Cette tuerie est, à ce jour, « le crime le plus grave reproché aux troupes américaines » comme le qualifiait la presse il y a quelques jours. Parmi les victimes, figuraient dix femmes et enfants tués à bout portant. Accusé de "parjure" et d'obstruction à la justice après avoir tenté de détruire les photos des victimes enregistrées sur un ordinateur, le lieutenant encourait une peine allant jusqu'à vingt années de réclusion. Et pourtant, l'officier Andrew Grayson a non seulement été acquitté mais il devient également le sixième militaire blanchi par la cour martiale concernant ce carnage. Seuls un homme du rang et un officier restent accusés dans cette affaire et ils devraient comparaître prochainement devant la même cour (avec une issue largement prévisible...).

Cette affaire résume à elle seule la tragédie irakienne et le sentiment de révolte qui peut naître à la lecture de ce jugement. Elle n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan de malheurs et de catastrophes qui ravagent l'Irak depuis l'invasion par la « coalition internationale » de ce pays en mars 2003. Car cette parodie de justice ne fait qu'accentuer la haine et le désir de vengeance chez ceux des Irakiens qui ont tout perdu, et en premier lieu les familles des victimes. Car aux 24 civils froidement exécutés à Haditha, il faut également ajouter (selon les chiffres de la Mission d'assistance des Nations Unies en Irak - Unami) les quelques 38 000 personnes en prison (dont près de la moitié aux mains des forces d'occupation, subissant des traitements inhumains et dégradants pour beaucoup), les centaines d'universitaires, intellectuels, médecins etc. exécutés et les dizaines de milliers d'autres qui ont fui le pays le vidant ainsi de ses principales forces vives. 54 % des Irakiens vivent aujourd'hui avec moins d'un dollar par jour alors que seulement un tiers d'entre eux ont accès à l'eau potable et que le taux de chômage approche les 60%. Dans l'indifférence quasi-générale en Occident, on a peine à croire que durant les trois premières années de l'occupation américaine (d'avril 2003 à juin 2006), entre 150 000 et plus d'un million d'Irakiens selon les sources sont morts de façon violente . Egalement passé sous silence, l'exode de millions d'Irakiens : 2 millions ont quitté leur pays tandis qu'à l'intérieur des frontières, 2 millions de déplacés ont fui les violences faisant ainsi de l'Irak le théâtre de l'exode le plus massif au Moyen-Orient depuis le drame palestinien en 1948. L'Irak en 2008, ce pays qui a vu naître tant d'érudits et de savants, pays d'histoire et fruit d'une civilisation millénaire est, cinq années après le lancement de l'opération "Iraqi Freedom" ("Liberté de l'Irak" !), un pays à feu et à sang tel un enfer où règne le chaos et l'anarchie.

Dans ce contexte, la parodie de justice qui a abouti à l'acquittement des accusés du massacre d'Haditha est symptomatique des contradictions et de l'incroyable hypocrisie du nouvel ordre mondial voulu par les Américains. Car le massacre d'Haditha n'est que la reproduction en miniature de la dévastation de l'Irak et l'acquittement prononcé résonne comme une impunité collective octroyée aux forces d'occupation. Dans le même temps, s'ouvre le procès de cinq cerveaux présumés des attentats du 11 septembre à Guantanamo. Ce camp dit de « justice », célèbre pour ses multiples violations des lois internationales et hébergeant des militaires tortionnaires est un espace de non-droit où règne l'arbitraire et où, rappelons-le, plusieurs détenus se sont suicidés, ne supportant certainement plus les sévices infligés. Après le scandale d'Abou Ghraïb, l'affaire d'Haditha et le système judicaire de Guantanamo semblent révéler, de manière la plus cynique qui soit à la face du monde, que la « justice » américaine justifie l'horreur.

L'imposture et l'instrumentalisation de la justice ne s'arrête pas là et dépasse même les frontières des Etats-Unis. En France, il y a quelques semaines, s'est tenu le procès de la « filière irakienne » du 19e arrondissement de Paris. Cinq Français, un Algérien et un Marocain étaient soupçonnés d'avoir participé à une filière d'acheminement de jeunes volontaires français pour combattre en Irak. Comparaissant pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », cette organisation aurait incité une dizaine de jeunes Français à partir combattre en Irak dont trois sont décédés (notamment un lors de bombardements américains à Fallouja). Le 14 mai dernier, le tribunal correctionnel de Paris les a condamnés à des peines allant de dix-huit mois d'emprisonnement à sept ans ferme. Durant leur procès qui s'est tenu du 19 au 28 mars, le procureur de la République avait notamment indiqué que les accusés n'étaient « ni de sympathiques humanitaires, ni des combattants de la liberté ». Ce procès, qui apparemment n'a pas suscité beaucoup d'indignation, est pour le moins assez délirant. En effet, on jugeait des personnes dont le délit était de s'être engagés par solidarité dans un conflit provoqué par l'intervention américaine et britannique que le droit international, la plupart des pays du monde et l'opinion publique mondiale considéraient comme « illégale » et illégitime... Le plus extravagant étant que deux des accusés qui n'avaient même pas quitté le territoire français car interpellés juste avant leur départ ont quand même écopés de trois ans d'emprisonnement dont dix-huit mois avec sursis...On aurait pu espérer de la justice française la même probité et le même courage que les juges italiens qui avaient, en février 2005, relaxé trois personnes que le ministère de l'intérieur considéraient comme « terroristes » car soupçonnés de recruter en Italie des volontaires pour aller combattre en Irak. La courageuse juge Clementina Forleo avait alors fait scandale en relaxant les trois prévenus de l'accusation de « soutien au terrorisme international » mais surtout en estimant que ceux-ci avaient planifié des « activités de guérilla » et non pas « des actions visant à semer la terreur ». C'est ce distinguo entre « guérilleros » et « terroristes » adopté par la justice italienne que les juges français n'ont pas eu la pertinence ou la volonté de déceler. Il est vrai que dans le climat actuel, l'expression "lutte contre le terrorisme" est venue recouvrir des réalités bien différentes, dans un amalgame commode qui permet de préserver le nouveau statut de l'allié américain tout en criminalisant ceux qui, de leur plein gré, volent au secours de populations martyrisées. La résistance à l'oppression ne figure-telle pas parmi les droits naturels et imprescriptibles de l'Homme, comme le mentionne l'article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ?

Pauvre justice donc que celle qui, au lieu de penser les moyens de lutter contre l'impunité et de promouvoir la résistance légitime, justifie l'horreur. A quand un jugement pour les Rumfseld, Cheney, Bush ou autres Tony Blair ? Bien évidemment cela paraît impossible même si une plainte pour "torture" a été déposée en France, en octobre dernier, contre l'ancien secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld par quatre organisations de défense des droits de l'homme. Mais là encore, la justice risque de rester impuissante et il est fort à parier que ces plaintes n'aboutissent finalement pas, comme ce fut le cas en Allemagne en 2004 et 2006 (toujours à l'encontre de M. Rumsfeld) où la justice s'état déclarée incompétente.

A l'heure où en France, une nouvelle polémique médiatique se déchaîne sur l'annulation d'un mariage pour cause de non-virginité de l'épouse (et où comme d'habitude, les relents islamophobes de cette affaire sont patents), il nous est apparu nécessaire voire impérieux de dénoncer un système qui a perdu le sens de l'équité et des priorités. En s'empêtrant dans une énième controverse qui s'apparente plus à une forme de "diversion stratégique" qu'à un réel problème de droit, il faut rester lucide et rappeler qu'il y a des causes et des situations qui nécessitent l'engagement de tous. Car, au final, ce qui menace le plus notre conscience c'est de passer sous silence cette tragédie irakienne (et bien d'autres) et qu'elle se perde dans l'oubli et l'amnésie collective. L'absence de réprobation et d'indignation sur ces différents jugements scandaleux qui discréditent un peu plus les systèmes politico-judiciaires de certains pays occidentaux est à la fois éloquente et révélatrice de notre propension à réagir de manière émotive et sélective à l'agenda politique de certains groupes mal intentionnés. Parfois, il faut savoir, pour reprendre une expression populaire, laisser les loups se déchirer entre eux et cheminer tranquillement avec les agneaux...

A l'heure où beaucoup d'esprits s'échauffent pour cette affaire de mariage annulé et que des millions d'autres se focalisent sur ces nouvelles « armes de distraction massives » telle le championnat d'Europe des nations, il en est d'un peuple qui meurt et se déchire sous l'occupation. Notre silence est complaisance et l'oubli une complicité. A l'heure où l'on acquitte les bourreaux d'Haditha, que l'occupation de l'Irak risque de se prolonger pendant de nombreuses années et que, de l'aveu même de l'ancien ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer, une guerre contre l'Iran est imminente, il y a des raisons objectives de croire que ceux qui considèrent comme illicite toute résistance à leur agression ne soient pas aux bouts de leur peines.

Ennasri Nabil, diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, est actuellement étudiant en théologie musulmane à l'Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon. Il est également membre du Collectif des Musulmans de France
Tag(s) : #Islam

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