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Bonjour

Vous ne me connaissez probablement pas mais si vous faites des recherches sur Google Canada vous comprendrez qui je suis. Je m’appelle Muriel Walker et je suis professeur de littérature francophone à l’université McMaster en Ontario, au Canada.

Je porte le nom de mon défunt mari qui était canadien mais je suis en réalité française, née à Bordeaux et moitié gitane de par mon père qui venait d’Espagne. J’ai passé mon enfance dans un petit village du Sud-Ouest et les seules vraies amies qu’une demi gitane comme moi pouvait avoir étaient en général des Maghrébines, en particulier algériennes. J’ai donc grandit en entendant toujours le même discours sur mes amies voilées, qui d’ailleurs ne se voilaient pas par crainte d’être ridiculisées ou méprisées, ce qui était souvent le cas.
Ayant fait ma thèse de doctorat sur l’écrivaine algérienne Assia Djebar j’ai beaucoup étudié l’Islam et la place des femmes en particulier dans cette religion. Je ne suis pas musulmane moi-même. J’ai été baptisée et élevée catholique mais avec une influence gitane assez prononcée.

J’aime et je respecte profondément l’Islam qui est l’une des religions monothéistes les plus articulées et intelligentes que je connaisse. Je ne ferai pas de discours sur le Hijab en ce qui concerne l’obligation de le porter ou non. Ce n’est pas ma place de le faire. Par contre je voudrais vous proposer une perspective différente sur le Hijab et le droit des femmes musulmanes à porter le voile en public dans un pays non musulman comme la France.

J’ai organisé, dans l’université où j’enseigne, un « Hijab Day », c'est-à-dire une journée du voile où toutes les femmes et jeunes filles du campus pouvaient porter un Hijab pour essayer de se mettre dans la peau d’une musulmane voilée. J’avais l’appui total des associations d’étudiants musulmans de l’université ainsi que celui de la communauté musulmane de la ville.
Des jeunes filles musulmanes ont apporté des dizaines de Hijabs et ont installé des stations d’essayage pour celles qui voulaient tenter l’expérience.

Le succès de cet évènement a été incroyable. Mon intention n’était ni religieuse, ni politique, mais humanitaire en soutien aux musulmanes qui sont très souvent les victimes et les boucs émissaires d’une islamophobie grandissante et inquiétante. Moi-même j’ai été victime de plusieurs actes racistes et islamophobes.
Les étudiants musulmans de mon université m’ont invitée à me joindre à eux tous les vendredis pour leurs réunions hebdomadaires. Je portais donc le Hijab ce jour-là par respect pour mes hôtes musulmans. C’est alors que j’ai commencé à vraiment comprendre la gravité de la situation.

Certains de mes étudiants, ne me reconnaissant pas, me bousculaient, m’insultaient et certains même m’ont craché au visage. Certains m’ont reconnue et ils ne savaient vraiment pas comment s’expliquer. Alors j’ai eu cette idée : puisque le Hijab est un symbole que tout le monde associe directement à l’Islam et que les femmes qui le portent sont devenues des cibles vivantes depuis le 11 septembre, pourquoi ne pas brouiller un peu la perception de ceux qui pensent que de harceler et insulter des femmes voilées est acceptable. Si pour une journée presque toutes les femmes sur le campus portent un Hijab alors ceux qui d’habitude les attaquent auront peut-être la surprise de se trouver face à leur professeur, ou leur sœur, leur mère, leur conjointe, etc. Mon intention n’était pas de prendre position pour ou contre le voile mais d’attirer l’attention du public et des média sur la discrimination injuste dont souffrent ces femmes en particulier, et les musulmans en général.

Depuis le 11 septembre la vie des musulmans en Amérique du Nord et en Europe est devenue encore plus difficile qu’elle ne l’était déjà. Il semble que l’Islam soit une religion que tout le monde aime détester : la droite, la gauche, les féministes, etc. Pourtant très peu connaissent vraiment cette religion et la place très importante que les femmes y occupent. Je ne m’étendrai pas non plus sur ce sujet car je n’ai pas vraiment besoin de vous apprendre ce que vous savez déjà.
J’insiste toujours sur le rôle des femmes musulmanes quand j’enseigne les principes de l’Islam à mes étudiants car il est faux et injuste de penser qu’elles sont insignifiantes ou qu’elles n’ont rien à dire.

Une semaine après avoir organisé le Hijab day la porte de mon bureau a été vandalisée. Quelqu’un avait taggé des propos sexistes et islamophobes dessus. Le message était : « suck Ben Laden’s dick, Raghead lover ». Je vous laisse le plaisir de traduire. Ils avaient également collé les tristement célèbres caricatures du Prophète (la paix soit sur lui) tout autour des graffitis racistes. Les étudiants du campus ont décidé d’organiser un rally politique pour me soutenir et pour combattre l’atmosphère de haine qui pourrit leur université.
Les médias ont beaucoup parlé de l’affaire et je reçois encore des centaines de messages de musulmans demeurant en Amérique du Nord. Comme je suis de nature assez têtue et pas très docile j’ai décidé que j’irai jusqu’au bout pour combattre la bêtise ambiante du Canada et peut-être des États-unis (là par contre c’est pas gagné parce que l’islamophobie est pratiquement institutionnalisée pour les Américains). Je travaille actuellement avec un groupe d’étudiants musulmans motivés et intelligents et nous allons étendre le Hijab day au reste des universités canadiennes. La tâche n’est pas facile mais les progrès que l’on réalise avec ce genre d’évènement pacifique valent bien quelques efforts et sacrifices.

Et voilà que j’en viens à la raison pour laquelle j’ai voulu contacter des associations musulmanes françaises. J’ai un peu honte de mon pays, voyez-vous, et j’aimerais apporter mon aide à une situation qui me semble catastrophique et lamentable. J’ai suivi les débats sur le voile, en particulier l’échange houleux entre Siham Andalouci et Loubna Méliane. Je dois dire que de voir deux jeunes femmes intelligentes se déchirer sur un sujet tel que le Hijab me rend malade. Je connais bien les techniques de la colonisation pour les avoir étudiées en profondeur. La stratégie de diviser pour mieux régner ne date pas d’hier et dans le cas de l’Islam la politique française d’assimilation a toujours visé la femme musulmane pour déstabiliser la religion de ceux qu’ils voulaient coloniser (voir Fanon : L’an V de la révolution algérienne). Cette stratégie a bien survécue car on voit bien aujourd’hui que même les femmes musulmanes ne s’entendent pas entre elles sur le port du voile.
Encore une fois je tiens à préciser que je ne place aucunement dans ce débat-là. Par contre je propose une autre perspective sur le problème en passant par l’éducation et la tolérance. Des évènements tels que le Hijab day sont des véhicules pacifiques et éducatifs qui ne font de mal à personne. Le succès de cet évènement dans mon université le prouve : beaucoup de musulmanes qui ne portent jamais le Hijab sont venues le porter ce jour-là sur le campus.

Certes j’ai été attaquée et insultée mais ma conviction n’en n’est que plus soutenue.

Je ne sais pas si une journée du voile serait possible en France mais je suis prête à en parler publiquement et à prendre la responsabilité de proposer l’évènement. Je participe à une conférence internationale à Paris dans le courant du mois de Juillet et je vous invite tous à me joindre car je vais animer un atelier sur le Hijab day avec une délégation d’étudiants de McMaster qui vont partager leurs expériences avec l’islamophobie et le racisme. Cette conférence est organisée par un institut australien que vous pouvez consulter sur le site suivant : http://humanitiesconference.com/

Je suis passionnément convaincue que seule une ouverture sincère et un dialogue franc peuvent combattre une injustice qui ressemble de plus en plus aux pires leçons d’histoires, celles-là mêmes que l’on s’était promis de ne jamais oublier. Il est inacceptable de traiter les musulmans qui vivent avec nous, et qui sont par ailleurs des citoyens français ou canadiens comme les autres, comme des ennemis. Interdire le port du Hijab pour des raisons de laïcité en France ou de sécurité au Canada (par exemple les jeunes filles qui pratiquent certains sports comme le football et le judo et qui sont exclues de leurs équipes) cache en réalité des sentiments bien peu républicains ou sécuritaires. Je pense que le racisme est toujours aussi intolérable qu’il soit craché en plein visage ou dissimulé derrière des prétextes redondants et peu solides.

Je ne veux pas aggraver la situation actuelle mais vu le climat politique actuel depuis les dernières élections présidentielles je pense que ça vaut la peine d’essayer de se calmer et de se parler.
J’espère ne pas vous avoir assommés avec cette longue lettre.
Si vous voulez en savoir plus sur moi et sur les étudiants qui travaillent avec moi vous pouvez nous trouver sur Facebook : http://mcmaster.facebook.com/group.php?gid=2325836495
À très bientôt.
Inch’Allah.

Muriel Walker

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